mercredi 4 décembre 2013

Lang Son, le Sedan du Tonkin...

     L'histoire de Lang Son, étant au coeur de la conquête française du Tonkin, il m'a paru intéressant de rappeler ici à travers quelques extraits du livre de Charles Henry de Pirey, "La route morte" publiée chez Indo-Editions, ce qu'ont été les évènements qu'a traversés cette ville de 1885 à 1950 et qui seront repris au fur et à mesure des billets suivants.

Voici donc pour commencer, comment un officier, le capitaine Duport alors stationné à Lang Son, relate au sous-lieutenant de Pirey et à ses camarages du 1° Tabor qui arrivent pour la première fois en zone frontière, les évènements du passé... 


Lang Son pendant la période de la conquête :

" En mai - juin 1884, six mois après la victoire de Son Tay, le général Millot, commandant des troupes françaises au Tonkin, prépare l'occupation des provinces frontières.
Le 6 juin, le Traité qui reconnaît définitivement le protectorat de la France sur l'Annam a été signé à Hué. D'après la "Convention Fournier" du 11 mai, la Chine représentée par le vice-roi Li Hung Tchang, s'engage à respecter dans le présent et l'avenir les traités directement intervenus ou à intervenir entre la France et la Cour de Hué. Elle s'engage aussi à avoir évacué le 6 juin au plus tard Lang Son, That Khé, Cao Bang et toutes les places du territoire tonkinois adossées aux frontières du Kouang Toung et du Kouang Si. C'est la Convention dite de Tien Tsin.
C'est donc le lieutenant - colonel Dugenne, qui à la tête d'un millier d'hommes dont quatre cent Français, renforcés d'une batterie d'artillerie et d'un convoi muletier conduit par mille coolies, est chargé d'occuper Lang Son, puis les deux autres places. Il part de Phu Lang Thuong le 13 juin et le 23, au bord du Song Thuong, près de Bac Le, il se trouve en présence de troupes chinoises très supérieures en nombre. Leur chef déclare connaître la Convention de Tien Tsin, mais ne pouvoir se retirer sans un ordre de Pékin.
Dugenne refuse de demander lui même de nouvelles instructions et poursuit sa marche. Assailli de toutes parts, il fait tête, puis, le lendemain, menacé d'être cerné, se décide à donner l'ordre de retraite... La panique s'empare des coolies et le convoi est perdu en presque totalité. La colonne se retire en bon ordre. Nous avons une centaine d'hommes hors de combat dont un quart de tués... Le guet apens de Bac Lé, qui n'était probablement que le fait d'un malentendu, déclenche à nouveau, sans déclaration de guerre, les hostilités entre la France et la Chine.
Une nouvelle offensive vers ce mystérieux Lang Son, ville inconnue, est montée en février 1885 par le successeur de Millot, Brière de l'isle. La colonne est très forte : sept mille combattants divisés en deux brigades et quatre mille cinq cents coolies. /.../. Une forte armée chinoise, venue du Kouang Si, occupe Lang Son. Après de sérieux combats au col de Déo Van, puis à Dang Song, nous entrons le 13 février dans la ville évacuée.


Regardez autour de vous et vous reconstituerez les progressions des troupes de Brière de l'Isle. La colonne passa entre les deux énormes rochers qui bordent aujourd'hui le terrain d'aviation. Elle déboucha ensuite dans une plaine que la route Mandarine traverse du sud au nord, après avoir franchi un ruisseau sur un pont de bois à la chinoise, côtoyé à droite un massif de rochers broussailleux et longé par la rive du Song Ky Kong. L'enceinte de la citadelle enveloppait alors presque toute la ville. C'était un carré de cinq cent mètres de côté, sans fossé ni bastion. Les murs faits de grosses briques, hauts d'environ trois mètres, étaient percés de quatre portes à plein cintre, une sur chaque face. Au milieu de la forteresse se trouvait la "Pagode Royale", érigée sur une terrasse carrée d'où partaient en croix quatre rues bordées de masures en bambou.
De l'autre côté du Song Ky Kong, se blotissait, plus propre et plus coquette, la ville chinoise qui, vous le constaterez, est aujourd'hui envahie par les Annamites.

Une autre armée chinoise, venue du Yunnan, bloque Tuyen Quang. Laissant le général de Négrier à Lang Son, Brière de l'Isle redescend vers Hanoï ave le colonel Giovanelli et sa brigade. Cependant les Chinois sont revenus à That Khê et à Dong Dang. Négrier décide de les refouler au-delà de la frontière. Nos forces marchent vers Dong Dang. /.../. Nous trouvons la place occupée. /.../.
Il y a un vif combat, puis les Chinois se retirent. Nous les poursuivons jusqu'à Nam Quan, la porte de Chine à quatre kilomètres à l'Est de Dong Dang. Négrier décide de franchir la frontière à titre de représailles, mais nos forces malmenées par l'adversaire dans un défilé doivent décrocher et même abandonner Dong Dang, après avoir subi des pertes sérieuses.


Le 26 mars, je crois, le général et ses hommes se replient sur Lang Son. Des renforts ont porté l'effectif de la place à quatre mille cinq cent hommes et dix huit cannons. Il y a des vivres et des munitions en quantité. Négrier décide de tenir sur place. Deux jours plus tard, dans la matinée, les Chinois attquent et sont partout repousssés avec pertes. Malheureusement, vers 15 heures, Négrier, qui se prodigue à son habitude, est grièvement blessé d'une balle en pleine poitrine. Son successeur le lieutenant-colonel Herbinger, perd soudain la tête : alors que l'ennemi, battu, amorce un mouvement de repli, il décide d'abandonner la place et de retraiter vers le Sud. Le mouvement commence à dix heures du soir avec abandon des approvisionnements, des canons pris aux Chinois. Dans le désordre, des barriques de rhum sont défoncées, des hommes s'ennivrent, le désordre gagne. Herbinger fait jeter dans le Song Ky Kong les canons, les fonds du Trésor, des équipements de toutes sortes. La retraite devient déroute. On évacue Dong Song, on brule la comptabilité, on brise les appareils télégraphiques, on abandonne les bagages... sans qu'un Chinois ait montré sa natte.
La déroute de Lang Son eut des conséquences politiques graves : elle provoqua la chute du Ministère Jules Ferry, fit en France l'effet d'un déastre et si les Chinois, qui se croyaient battus, n'avaient pas demandé la paix, elle aurait pu nous coûter l'Indochine. "


Lang Son pendant la période de la seconde guerre mondiale (septembre 1940) :

" Après, il y a 1940. Depuis l'Armistice, des négociations difficiles se poursuivent entre notre Ambassadeur à Tokyo, Arsène Henry et le gouvernement nippon, de l'autre à Hanoï entre l'amiral Decoux, le nouveau Gouverneur général de l'Indochine, remplaçant du gébéral Catroux, et le général japonais Nishihara. Le 22 septembre, un arrangement est conclu. Les Japonais pourront utiliser trois aérodromes du Tonkin, entretenir six mille hommes de troupe au nord du Fleuve Rouge et faire transiter des unités entre le Yunnan  et Haïphong, à travers le Tonkin.
Mais le général nippon qui commande une division de l'Armée de Canton, en position délicate au Nord de la frontière chinoise, prétend ne pas attendre l'arrangement particulier prévu par la Convention pour faire mouvement vers Lang Son. Le commandant supérieur des troupes françaises, le général Martin, affirme, lui, que si les Japs violent la frontière, il leur en cuira. Il dispose, en première ligne, de quatre bataillons répartis de Loc Binh à That Khê, de quatre autres avec groupe d'artillerie et des pièces de 155 long à Lang Son et de deux autres en réserve à Dong Mo, avec un second groupe d'artillerie. Le tout aux ordres du général Mennerat.
Le 22 au soir, les Japonais franchissent la frontière et manoeuvrent pour encercler Lang Son. En trois colonnes, par Na Cham, Diem He et Loc Binh, ils convergent sur la ville. Supérieurs en force, ils disposent de chars. Le 24 au matin, les garnisons de Dong Dang et de Loc Binh sont isolées. Na Cham tombera après une belle résistance.
A Lang Son, Mennerat demande à Martin de pouvoir se replier sur Dong Mo. Martin lui demande de tenir sur place en attendant d'être dégagé mais il l'autorise à se retrancher à Ky Lua. Le mouvement commandé de nuit, comme toujours vous en connaîtrez bientôt la raison, devient vite confus.
Une de nos batteries est prise sous le propre feu des Français énervés et ses servants se dispersent. Le personnel de la batterie de 155 sur plate-forme détruit ses pièces. La garnison de Cao Bang, évacuée, essaie en vain de dégager Lang Son.
Le 25, Mennerat, estimant la situation intenable, demande à Martin qu'un armistice soit obtenu d'urgence. A 18 heures, toute résistance a cessé. La route de Hanoï est ouverte aux Japonais. Pour les arrêter, il faudra un ordre du Mikado en personne, ordre qui parviendra au chef nippon le 25 au soir.
Il y avait eu des désertions massives dans certains bataillons de tirailleurs annamites, mais les Japs avaient perdu plus demonde que nous. Le 5 octobre, la garnison de Lang Son est libérée. Le 30 novembre, nous réoccupions la ville elle-même."

La vidéo ci-dessous, extraite d'un film de propagande japonais de 1940, montre vu du côté japonais quelques aspects de l'offensive nippone au Tonkin à la fin septembre 1940 :


On remarquera en particulier dans ce film l'arrivée des troupes japonaises dans Dong Dang et l'occupation du poste français (à 1'27") puis le gardiennage des soldats français faits prisonniers très vraisemblablement dans le fort de Na Cham dont on reconnait le mur d'enceinte crenelé (à 1'34") enfin l'entrée dans Lang Son...


Lang Son pendant la période de la seconde guerre mondiale (Mars 1945) :

" Après les affaires de 1940, un vaste programme de fortifications avait été élaboré autour de Lang Son, mais en mars 1945, la plupart des travaux n'étauent pas achevés. L'ensemble fortifié comprenait sur la rive gauche du Song Ky Kong la citadelle et son réduit, les forts gallieni, Négrier, Brière de l'Isle et un certain nombre de blockhauss. Les Japonais occupent en force la rive droite.
Le général Lemonnier, qui commandait la place, disposait de quatre bataillons d'infanterie, de 22 canons de campagne, de 8 pièces lourdes, de quatre petits chars et de quelques chenillettes. Au total quatre mille hommes, dont seulement sept cents Européens. Les Japonais du Ky Lua, eux, sont forts de sept à huit mile hommes. Chez les Français, l'état d'esprit était bon, paraît-il, les chefs valables, la garnison résolue.
Malheureusement, nous nous laissons rouler. La plupart des officiers supériers, invités à un repas par les Japonais, sont arrêtés, ce qui décapite la défense. Aussitôt après, dans la nuit, les Nippons attaquent de partout et surprennent nos soldats dans leurs cantonnements. Les troupes d'intervalles ne sont pas en place, no organisées, les transmissions de l'artillerie. A Mai Pha, un de nos bataillon est dispersé en moin sd'une heure ; il en est de même des deux compagnies casernées en ville. Cerné, le bataillon de Ky Lua, dont le chef a été tué, se défend jusqu'à l'aube.
Lemonnier, assailli dans la citadelle, avec son état-major, les motorisés et deux compagnies, fait une résistance désespérérée et finit par rendre la place. Sept assauts contre la caserne Brusseaux sont repoussés. Les forts Négrier et Gallieni seront les derniers à céder, le 10 à dix huit heures, mais déjà le fort Brière de l'Isle avait été enlevé malgré une défense acharnée.
Nous avons une centaine de tués et deux à trois cents blessés, dont beaucoup d'officiers. Après la reddition, les Japonais assassineront de sang froid quatre cent soixante hommes dont le général Lemonnier et le colonel Robert son second.
A Dong Dang, le capitaine Anosse résiste jusqu'à l'épuisement total de ses munitions. L'officier japonais le félicite pour son courage, puis le fait décapiter au sabre, sans autre formed e procès, ainsi que tous les Français survivants."


Témoin occulaire de cette époque voici à présent comment le sous - lieutenant de Pirey relate l'évacuation de Lang Son en octobre 1954 :

" Lang Son est évacuée ! Telle est la bombe du jour;
En fait, les premiers éléments repliés arrivent déjà à Hanoï et les témoins ne cachent pas l'impression désasteruse produite par les conditions dans lesquelles s'est effectué ce repli. petit à petit, de nos lits d'hôpital, nous nous faisons une idée d'ensemble sur cet "exode"...
Ce fut un départ en pleine panique. Les camions étaient chargés d'objets personnels sans valeur, de frigidaires et de bureaux, mais les munitions et des stocks considérables de vivres ont été abandonnés...
Un pilote de chasse a atterri sur l'aérodrome de Lang Son, au retour d'une mission dans le Nord, à cause d'ennuis mécaniques :
" Je me suis posé sur un terrain désert, racontre t-il. Pas âme qui vive ! Intrigué par le silence complet, je m'apprétais à descendre pour demander des explications quand un camion de légionnaies s'approcha à toute allure de mon appareil. Un légionnaire me gueula : tirez-vous, tirez-vous, les Viers arrivent ! Je n'ai pas demandé mon reste et suis reparti vers Hanoï, malgré mon moteur qui toussait de plus en plus."
En vérité, pas une unité vietminh importante ne se trouvait à proximité immédiate de Lang Son le jour du repli. Nous aurions eu le temps de détruire les dépôts et de démolir les ouvrages statégiques. Mais depuis le désastre de Cao Bang, la panique avait gagné les éléments disparates de la garnison, essentiellement composée de "bases arrières" et de "services". Ces hommes, bien nourris et bien logés ne se montrèrent pas toujours à la hauteur des circonstances, il est inutile de le cacher. Des chefs manquèrent de fermeté...
Quand aux importants dépôts de munitions, des avions furent e,voyés pour les détruire par bombes et le communiqué décalra que la plus grande partie des caisses et des obus avait sauté. Il suffisait de connaître l'emplacement de ces dépôts pour ne pas croire à une telle déclaratyiin, destinée à étouffer le scandale : les Vietminh puiseront longtemps dans ces réserves inespérées...
Qye devait penser le capitaine Duport de cet "éternel recommencement" de l'histoire, alors qu'en fugitif, tels les hommes du colonel Herbinger en 1885, il tentait de rejoindre Hanoï ?..."


Après avoir évacué Lang Son, une nouvelle fois de façon précipitée, les Français ne reviendront dans cette ville que pour quelques brèves heures en juillet 1953, lors de l'opération Hirondelle qui leur permit de détruire une partie des approvisionnements et des stocks constitués par le Viet-Minh dans les grottes de Ky-Lua... 


L'histoire de Lang Son ne devait pourtant pas s'arrêter là car la ville devait une nouvelle fois faire les gros titres des journaux en 1979 lors de l'invasion chinoise... mais ceci est une autre histoire à laquelle nous ne devions pas participer...

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