lundi 2 décembre 2013

Le difficile devoir de mémoire sur l'ex route coloniale n° 4...

              S’il est bien une terre étrangère où le sang de nos compatriotes a coulé en abondance, chacun sait que c’est celle de l’ex Indochine où sont tombés près de 50.000 soldats et civils originaires de l’ensemble des pays de l’Union française…
Du poste isolé qui succombe à court de munitions ou de défenseurs dans un coin perdu de brousse, aux grandes batailles qui ont enseveli des bataillons entiers, les lieux susceptibles de voir s’élever des stèles perpétuant la mémoire de ceux qui se sont sacrifiés pour remplir leur mission ne manquent pas...


Certes, le mémorial des guerres en Indochine de Fréjus a accueilli les dépouilles ayant pu être rapatriées, et une stèle a bien été élevée sur le site de Diên Biên Phû à l’initiative privée de l’ex légionnaire Rolf Rodel[1] pour rappeler le souvenir de nos anciens... En revanche, s’agissant des victimes de l’embuscade du Groupement mobile 100[2] en juin 1954 dans la région d’Ankhé ou de celles des combats de septembre – octobre 1950 sur la Route coloniale n° 4, il n’existe malheureusement à ma connaissance au Vietnam, aucun monument ou stèle rappelant la mémoire de ceux qui ont disparu à l’occasion de ces deux catastrophes militaires, trop souvent méconnues du grand public.
Je n’aborderai pas ici le drame du GM 100 que je ne connais pas suffisamment, préférant me limiter à l’évocation de la RC 4 dont je viens de parcourir à mon tour à pied en compagnie de deux camarades, une partie du tracé, sans doute le plus connu, je veux parler de la portion That Khê – Dong Khê… et des environs de ces lieux.
Pourquoi ce choix ? Tout simplement, parce qu’en dépit des modifications apportées au tracé de la route, malgré l’urbanisation de plus en plus marquée qui remodèle ces localités désormais entrées dans notre histoire, voire dans notre jargon militaire comme ce hameau de Coc Xa qui a donné naissance au néologisme « coxer »… le paysage, les noms, les pierres, les vieux arbres… sentent encore la poudre et « prennent aux tripes » celui qui se donne la peine de prendre un peu de temps pour méditer sur le passé…

Elever aujourd’hui un monument officiel sur la RC 4 à la mémoire de nos soldats constituerait assurément un projet particulièrement noble mais il me semble quelque peu irréalisable… du moins dans un proche avenir, ceci pour une raison fondamentale… Une tentative pour élever une stèle sur la RC 4[3] avait été bien initiée il y a quelques années mais je crois savoir que cette démarche, pourtant relayée jusqu’aux plus hautes instances du pouvoir, n’a jamais abouti ou en est encore au stade de « l’étude » pour des motifs bien évidemment davantage politiques que matériels… En effet, au-delà des sourires de convenance, en dépit de l’ouverture aux visites guidées « à vocation historique » et malgré les libations communes autour du thème de « l’amitié des peuples »… cette route a été, est et restera… pour longtemps encore, un des symboles de la lutte contre le colonisateur français, aussi fort que la mise en place du drapeau Viet-Minh sur les demi-lunes du PC GONO de Dien Biên Phû… Il suffit à celui qui en douterait de comptabiliser le nombre de monuments et de cimetières élevés aux soldats Viet-Minh tombés lors de la bataille de la frontière de Chine, pour se convaincre que la RC 4 constitue l’acte fondateur de l’armée populaire du Vietnam. La RC 4 et Dien Bien Phû revêtent en effet pour l’armée vietnamienne la même importance que chez nous Bazeilles, Camerone, Sidi Brahim… pour la coloniale, la Légion étrangère, les chasseurs… à ceci près diraient les esprits chagrins que ce sont là des défaites … Au risque de choquer le lecteur, je rajouterai presque que dans l’esprit des Vietnamiens, élever un monument à nos disparus et à tous ceux qui ont souffert sur cette « route morte »[4] serait assimilable à l’édification d’un monument commémoratif à la gloire des soldats allemands… sur un de ces lieux de martyre que sont Tulle ou Oradour sur Glane… Alors que faire dans ces conditions ?

Soixante ans après le drame de la RC 4, les citadelles de Cao Bang et de That Khê sont aujourd’hui des emprises militaires vietnamiennes difficilement accessibles, la citadelle de Dong Khê, n’est plus qu’un amas de pierres dont émergent quelques constructions à la gloire des soldats vietnamiens tombés en 1950 ou plus récemment lors de la guerre sino-vietnamienne de 1979… Le pont Bascou, porte d’entrée au col de Loung Phaï a disparu… L’ancien poste du capitaine Mattéi sur Na Cham est désormais perdu sous la végétation et les constructions, les forts de Lang Son ou de Dong Dang élevés lors de la conquête du Tonkin ne sont plus que des ruines éventrées un peu plus à chacun des affrontements que ce soit avec les Japonais, avec les Chinois nationalistes ou communistes, ou contre le Vietminh…
Force est donc de constater que le seul témoin encore visible de cette période sombre est la chapelle de That Khê qui elle, en revanche, a su résister au passage du temps… mais aussi à l’action des hommes comme l’attestent les multiples impacts qui constellent les murs extérieurs de cet édifice, stigmates de la guerre sino-vietnamienne de 1979… 

La chapelle de That Khê, vue du "côté route"...


Les murs "côté campagne" sont constellés d'impacts remontant
à la guerre sino-vietnamienne de 1979

On trouve également des impacts sur la façade, témoins des combats de rue de 1979

Me gardant bien de refaire l’historique du drame de la RC 4[5] que chacun d’entre nous connaît, je souhaiterais quand même rappeler qu’à l’issue du repli français avorté de Cao Bang, marqué par l’anéantissement des colonnes Lepage et Charton, nombre de nos soldats blessés ont été provisoirement hébergés en ce lieu, transformé pour la circonstance en infirmerie de fortune… avant de partir pour l’oubli[6] derrière le rideau de bambou… Que l’on ait ou pas l’âme religieuse, il n’en demeure pas moins que pénétrer dans ce bâtiment revient à faire un saut dans le passé car le cadre général est resté dans l’état d’autrefois… Que ce soient l’autel, les bancs des fidèles, les gravures aux murs… tout ou presque est d’époque… un peu comme si le temps s’était arrêté en ce lieu où beaucoup de nos soldats se sont éteints ou ont agonisé en attendant une hypothétique évacuation aérienne vers Hanoï…
  


L'intérieur de la chapelle est pratiquement dans le même état qu'en 1950... 

Compte tenu de l’impossibilité d’élever un monument à la mémoire de tous ceux, comme l’a écrit le docteur Serge Desbois[7], « dont la vie s’est arrêtée, un jour de l’automne 1950, sur les bords de la Route coloniale n° 4 », pourquoi ne pas saisir dans ces conditions l’opportunité de réhabiliter cette chapelle, véritable « cheval de Troie » du devoir de mémoire… Un projet de réhabilitation existe actuellement, relayé notamment par monsieur Thierry Servot-Viguier que l’on peut consulter sur internet[8].
Aux dernières nouvelles, l'église vietnamienne, en l’occurrence l'évêché de Lang Son, serait d'accord pour réhabiliter ce lieu sous réserve d'un financement français mais le devis (30.000 euros) fourni par l'évêché semble excessif... En outre l'utilisation des crédits risque de manquer de transparence...

Sous réserve d'une diminution du montant et d'un contrôle des travaux, la réhabilitation de cette chapelle constituerait une bonne opportunité pour tourner la réticence vietnamienne à nous laisser commémorer notre passé militaire et le souvenir de ceux qui sont tombés sur la frontière de Chine... tout en leur laissant sauver les apparences… donnée essentielle s’il en est en Asie…

JLM 
(Article à paraître sur le site du Souvenir français)


Nota :
A l'initiative d'un groupe de personnes soucieuses de préserver ce site, une restauration a été menée en 2014-2015 mais force est de constater que le résultat obtenu ne correspond pas aux espérances. Si la conception du projet répondait avant tout à un souci de sauvegarde de la mémoire, sa réalisation s'est inscrite dans une perspective pratique et utilitaire. Utilisant les sommes conséquentes mises à sa disposition, les responsables de la restauration ont fait disparaître les vestiges du passé français, en recouvrant les murs et le sol sous un enduit qui a effacé définitivement ce qui faisait la magie de ce lieu et en édifiant des constructions supplémentaires... Désormais l'actuelle chapelle n'a plus rien à voir avec les photos que nous avions réalisées en 2013... Ceci est bien dommage... mais c'était de loin très prévisible...


[3] Sur ce sujet on se reportera à l’article paru sur le site internet de l’ANAPI : http://www.anapi.asso.fr/index.php/en-france/86-monuments
[4] DE PIREY, Charles-Henry, La route morte, Indo Editions, paris 2002 – 2010.
[5] Pour ceux qui veulent avoir une approche exhaustive de ce sujet, on ne peut que recommander la lecture de ce qui me semble être « l’ouvrage de base » :
LONGERET Georges, LAURENT Jacques, BONDROIT Cyril, Les combats de la RC 4, Indo Editions, paris 2004.
[6] STIEN Louis, Les soldats oubliés, Albin Michel, Paris 1993.
[7] DESBOIS Serge, Le rendez-vous manqué des colonnes Charton et Lepage, Indo Editions, Paris, 2003.

10 commentaires:

  1. Très bon article, relayé par Amédée Thévenet qui fut prisonnier et soigné dans la Chapelle.

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  2. 14.01.13 : Eglise That Khe de Amedée THEVENET

    Bonsoir , Cher Thierry
    Tu m’as demandé un récit sur la chapelle de That-Khé . C’est pénible …mais je ne peux rien te refuser !
    La « chapelle » ( en fait , c’est l’église du village ! ) de That-Khé m’est chère ..J’y allais prier, quand le Bataillon faisait halte à That-Khé, entre Langson & Cao-Bang.
    ….je m’y suis , peut-être trouvé , en 1949-50 avec Marcel-VAN ; en effet , il est né , comme moi, en mars 1928 , et , en reconstituant nos itinéraires respectifs, je pense que nous avons du nous croiser sur les pistes ou dans les villages du Tonkin , lui , en « pyjama » noir , léger et souriant , moi , en tenue de combat . P.M. et chapeau de brousse .
    Nos rapports avec la population étaient sincèrement cordiaux , dans la vie courante , en dehors des opérations militaires . Dans les églises –de style français –nous étions, soldats français et civils Vietnamiens - côte-à-côte, avec des missionnaires français ( à Cao- Bang , les PP. Dominicains : Nerdeux & Dreyer-Dufert ) ou avec des prêtres , séminaristes , et religieuses Vietnamiens
    Quand les Viets ont pris That-Khé , en octobre 195O , ils ont transformé la « chapelle » en « infirmerie » pour les blessés français , ceux qui avaient pu se trainer jusque là , car nous étions totalement sans soins ..la plupart sont morts , là oû ils avaient été blessés …
    …..contrairement au cinéma , il faut du temps pour mourir à la guerre . Dans la forêt ou la brousse , des agonies peuvent durer plusieurs jours …. finalement le mourant abandonné , est dévoré , la nuit par les bêtes.
    ….Le 7/10/5O au matin , je me suis réveillé vivant , parmi les morts , et quelques survivants. J’avais une balle dans le cou ( 1° )…la cuisse gauche déchirée par une balle tirée à bout portant …des éclats de grenade sur tout le coté droit .
    Je me suis trainé , pendant plusieurs jours, comme je l’ai déjà dit ailleurs …jusqu’à cette fameuse chapelle de That-Khé …avec d’autres survivants qui avaient pu arriver jusque là .( comme Robert Barbaud )
    Grâce au Pr . HUARD -- qui avaient formé , avant la guerre , à Hanoï , les médecins de l’armée ennemie --, un « pont aérien » été établi pour évacuer les grands blessés , …pas tous …moi, j’ai pris le chemin des camps.

    Je t’embrasse !
    Tonton Amédée
    ( 1 °) je ne le savais pas ! elle a été découverte au Val-de-Grâce..en 1951…placée entre les vertèbres C5& D1; je portais mon chapelet autour du cou : il n’a pas été touché . A-t-il arrêté la balle ? le chirurgien – militaire – n’en croyait pas ses yeux !

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    1. Merci à vous messieurs pour votre contribution à cet article, en espérant que vous soyez entendus et que votre projet de réhabilitation puisse enfin aboutir. Dans de futurs articles consacrés aux combats d'octobre 1950, je ne manquerai d'évoquer et de citer les écrits de monsieur Thèvenet que chacun de ceux qui sont passionnés par l'histoire de cette route connaissent bien... JLM

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  3. VIETNAM ESPERANCE

    19 rue Jeanne d'Arc
    69003 Lyon France
    Téléphone : 04.78.53.44.03 et 06.10.28.34.19
    E mail : vietnam-esperance@neuf.fr


    RESTAURATION de LA CHAPELLE de THAT KHE
    en Indochine



    ° Je fais un don de soutien de .............................. €, chèque n°……….....…………

    Chèque à l'ordre de "Vietnam Espérance" mentionnant au dos du chèque: Chapelle de That Khe
    A envoyer à :
    Thierry SERVOT-VIGUIER
    2 bât B Chemin Vert
    69160 Tassin la Demi Lune
    Téléphone: 06 13 52 03 00



    ° Mme, Melle, M. .......................................................................................................

    ° Adresse ......................................................................................................................

    ....................................................................................................................................

    ° Numéro de téléphone : ............................................................................................

    ° Adresse courriel : .....................................................................................................

    Fait à .......................................... , le ............................................... 2013
    Signature:





    -------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Conformément à la circulaire de la direction des impôts, votre don est déductible à hauteur de 66%. Un reçu fiscal vous sera envoyé en février 2014.
    Œuvre d'Entraide créée au profit de la reconstruction ou de l'édification de lieux de culte, et d'éducation dans les diocèses et communautés catholiques du Viêt-Nam
    .
    Association loi 1901, siège social 19 rue Jeanne d'Arc 69003 Lyon

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  4. C'est à Montchanin, que l'ANAPI-EST, organise du 3 au 7 Mars 2014, une semaine de la "MEMOIRE" pour marquer le 60ème Anniversaire de la fin des souffrances Indochinoises. Expositions ,1 de l'Onac (45-54) et celle de Mme Bezer (39-45) avec chaque jour une conférence - débats sur les grands épisodes de la Guerre d'Indochine... Je vous signale que si parmi vous, un ou plusieurs orateurs souhaitent intervenir, se sera avec plaisir. Le 7 Mars sera une journér commémorative avec dépôts de Gerbes et discours suivis de la projection du Film de l'Anapi "FACE A LA MORT".

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    1. Rectification:
      L'exposition aura lieu du mardi 15 au vendredi 18 avril 2014

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    2. Rectification:
      L'exposition se tiendra à Montchanin (71) du mardi 15 au vendredi 18 avril 2014

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  5. Très bel article où les raisons de la non-édification d'un mémorial RC 4 sont parfaitement exposées. On ne peut donc que soutenir la réfection de la Chapelle de That-Khé, en espérant qu'elle n'en sorte pas défigurée et que le mobilier d'époque reste en place. Merci à Thierry Servot de soutenir ce projet, souhaitons qu'il arrive à terme.

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  6. Combats de la R.C. 4
    (septembre - octobre 1950)


    Témoignage d’Amédée THEVENET
    (Chef de groupe mitrailleuses de la 1ère Cie du Bataillon de Marche du 8ème R.T.M.)


    « … Nous sommes le 2 octobre 1950. Le Bataillon de Marche du 8ème R.T.M. a quitté Lang-Son le 17 septembre, sachant déjà qu’il va au « casse-pipe ». Tout le monde le sait. Actuellement la 1ère compagnie, sous les ordres du Capitaine FEUILLET, vient de s’installer en position défensive sur le piton Na-Ngaum qui protège la R.C. 4.
    Vers l’est, le terrain est dégagé et c’est du mont en face que nous voici soudain arrosé par le tir miaulant des mitrailleuses Skoda que nous connaissons bien. Sergent, chef de ces armes, c’est là que je fais pointer mes deux mitrailleuses Rebell, toutes neuves. Les Skoda se taisent quant retentit tout d’un coup, derrière nous, dans les broussailles, une sonnerie de clairon suivie d’un tonnerre de cris, de grenades et de mitraillage à bout portant. Une horde de petits bonhommes verts, couverts de feuillages tente de nous submerger. On est face à face, à dix contre un peut-être, avec d’un coté les Kalachnikov qu’on avait jamais vues, et de l’autre des P.M. 38 trop petits et de lourds fusils Enfield. Les tirailleurs essayent d’adapter leurs baïonnettes. Ils n’en ont pas le temps. Ils tombent comme des mouches. Le Capitaine FEUILLET me fait un signe que je ne comprends pas et il tombe à son tour. Plus de munitions. Il faut se replier, descendre sur la R.C. 4. Reprendre le combat, si on n’est pas trop blessé. C’est ce qu’on fera… jusqu’au 7 octobre, sur la côte 477, à la jonction de la colonne CHARTON.
    Les vingt-cinq survivants du camp III, empêchés, m’ont prié de les représenter. Ils nous demandent d’avoir une pensée pour les rescapés de la R.C.4 qui sont morts dans les camps, en particulier le Capitaine FEUILLET et le Caporal JOURNES. Ce dernier a été fusillé devant nous à la mitrailleuse, pour le motif : « Attachement indéfectible à l’impérialisme français… »

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  7. 29 juillet 2014
    Le curé de Thât Khê, le père Khao, a commencé les travaux de la chapelle.

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