lundi 2 décembre 2013

RC 4, un peu de cartographie avant de prendre la route...

         Avant de se lancer à la redécouverte de la route coloniale n° 4, il est indispensable de se souvenir que cet axe de communication le long duquel nombre de nos soldats sont tombés est le résultat de notre politique d'expansion coloniale en Asie...
Bien avant le désastre d'octobre 1950, l'histoire de la RC 4 est indissociable des projets de colonisation française non seulement en Indochine, mais également en Chine du sud et d'une épopée militaire forgée par des chefs prestigieux, comme le général de Négrier ou le général Brière de l'Isle, ainsi que par des anonymes comme par exemple le capitaine de Grand-Maison, chargé de bâtir et de tenir un poste perdu à Dong-Dang, aux confins de la Chine et du Tonkin...

On ne saurait en fait comprendre l'histoire de la RC 4 sans se souvenir que dès le début de la colonisation française en Extrême-Orient, tout comme d'ailleurs en Afrique, les autorités de la III° république, souvent à l'initiative des responsables locaux, ont entrepris la réalisation d'un réseau de communication permettant la mise en valeur du pays mais aussi les déplacements rapides des unités militaires, à l'instar de ce qui avait été réalisé autrefois dans l'empire romain.
Outre l'aménagement et l'endiguement de certaines voies d'eau, ce réseau de communications s'est concrétisé par la construction de voies ferrées, par l'ouverture de routes et par la création de ligne télégraphiques.
Voici par exemple une photo de la carte du réseau télégraphique de la Cochinchine, encore visible sur les murs de la poste de Saïgon / Ho-Chi-Minh ville :

Lignes télégraphiques du sud Vietnam et du Cambodge - 1936
(Photo JLM)

Voici encore une vue du célèbre chemin de fer du Yunnan dont la vocation initiale était de relier Haiphong à nos concessions chinoises, via Hanoï et Lao Kay..., détail qui échappe sans doute à la plupart des touristes se rendant pour un trek aseptisé du côté de Sapa et du Phan Si Pan :

Voici enfin le maillage des routes tel qu'il se présentait en 1921 sur l'ensemble de l'Indochine française :

Carte routière de l'Indochine française
(Source Belleindochine.free.fr)

Si l'on revient sur la partie septentrionale de ce réseau routier afin de rester centré sur le thème de ce billet, celui qui entreprend de parcourir le tracé de l'ex RC 4 doit garder à l'esprit que certains noms ont changé au fil du temps depuis la fin de la présence française, même s'il est encore possible dans certains endroits de voir les deux appellations cohabiter. Ainsi par exemple, le village de Dong Khê est aussi appelé Na Loung...

Carte actualisée de l'ex RC 4... devenue QL 4 au départ de Dong Dang

Un second élément à prendre en considération est aussi le fait que l'administration vietnamienne a positionné le PK 0 de la QL 4 ou RN 4 (ex RC 4) à Dong Dang et non plus à Langson comme autrefois. En "remontant" vers Cao Bang on suit donc la QL 4 A et en "descendant" vers Moncay on suit la QL 4 B.

Certains éléments apportés par notre présence coloniale ont par contre ont été préservés. Ainsi, tout comme en France, les bornes des route nationales (QL) sont peintes en rouge sur le dessus mais l'équivalent de nos bornes "départementales" peintes en jaune en France (routes provinciales ou RP à l'époque de la colonisation française) est devenu... bleu-vert au Vietnam... On peut voir ces dernières par exemple sur la route de Dong Khê à Talung... pour ceux qui souhaiteraient aller faire un tour du côté de l'ancien poste du CBA Denoix de Saint Marc... ou aller visiter la grotte "d'Uncle Ho"... pendant la bataille de la frontière de Chine... Les différentes photos de ces "bornes Michelin" qui seront publiées sur ce blog, permettront ainsi de situer facilement certaines des photos prises par rapport à Dong Dang, localité elle même située 14 km au nord ouest de Langson.

Initialement conçue pour relier Haïphong à Vientiane par Langson, Cao Bang, Ha-Giang, Lao-Kay la RC 4 n'était que partiellement empierrée lorsqu'éclate la seconde guerre mondiale et devait servir tout à la fois autant de rocade en cas d'opérations militaires que d'artère de pénétration depuis le littoral jusqu'à la frontière yunnanaise. (Source Manuel à l'usage des troupes coloniales - 1925)

Cartographie du delta et de la Haute région
Aux origines de cette route coloniale n'° 4, initialement une simple piste, rappelons qu'il y a la volonté d'un homme de développer un pays difficile et dangereux en y installant de nombreux postes militaires le long des axes de pénétration... et qui n'hésite pas à payer lui même de sa personne lors des expéditions qu'il mène en Haute région : le colonel Galliéni.
Voici d'ailleurs ce qu'il écrivait en avril-mai 1894 dans ses lettres du Tonkin, à l'issue d'une tournée d'inspection du 2° territoire qui venait de se dérouler dans des conditions de vie et de déplacement bien éloignées de celles qui s'offrent au visiteur actuel :
" J'ai parcouru ainsi toute la frontière chinoise, de Mon-Cay à Lang-Son, par des chemins impossibles, en suivant souvent le lit d'arroyos rocheux. J'éprouve une satisfaction très grande à parcourir ainsi la brousse avec mes braves tirailleurs. Pour moi, notre métier, fastidieux et monotone en garnison, n'est beau que de cette manière. Ici, j'aime mes hommes et je crois qu'ils me le rendent. Ils voient bien, du reste, que je partage toutes leurs fatigues, tous leurs dangers et que je me jette à l'eau tout comme eux quand il faut traverser les arroyos...". 


A l'origine de la route coloniale n° 4, un homme d'exception, le colonel Galliéni...


Bien des années plus tard, à un moment où l'oeuvre de Galliéni est déjà condamnée, voici la description que donne de la RC 4 le lieutenant Charles-Henry de Pirey dans son ouvrage "La route morte" :
" Jalonnée de postes qui s’égrènent tout au long de ses deux cents kilomètres et se raréfient de plus en plus vers le Nord, la RC 4 souvent se perd sous la masse touffue d'une végétation implacable . Tantôt elle longe les rives capricieuses d'un cours d'eau, tantôt elle étouffe entre les calcaires abrupts de la haute région, tantôt elle borde les collines arrondies où es guetteurs Vietminh, tapis dans les hautes herbes venimeuses, épient leur proie avec une inlassable patience. tantôt elle descend vers l'enfer de vallées mortes, tantôt elle monte vers le ciel qu'elle ne peut voir tant elle disparaît sous la verdure, comme si elle voulait cacher la honte d'avoir trahi sa mission pacificatrice... "
Carte tracé de l'ex RC 4 entre Moncay et Cao Bang
© Indo Editions - "Les combats de la RC4"


Relisons encore les lignes écrites par le lieutenant de Pirey, quelques heures seulement après avoir débarqué avec son unité sur le sol Indochinois :
" La RC 4... Désormais nous appartenons à cette orageuse et épuisante maîtresse : elle va disposer de notre vie et en jouer avec une prodigalité de mauvais aloi... A la nuit tombée, nous avalons un souper frugal auquel nous a convié le chef de bataillon, commandant la base militaire de Khé Tu. La conversation roule sur la route... Le chef de bataillon ne lui trouve pas les charmes d'une maîtresse même impossible et dangereuse. Il fait remarquer qu'on a toujours la consolation de coucher avec une femme, si impossible soit-elle alors qu'aucune compensation d'aucun genre n'existe sur la RC 4. Il la compare à une espèce de serpent immense qui somnole dans la jungle, repu de sueur et de sang, queue à Cao Bang, tête là où nous campons ce soir. "

Mais sur cela, nous y reviendrons....


Nota : rappelons à l'intention de ceux qui veulent en savoir plus sur cette route, notamment à propos de son histoire pendant la période 1945 - 1950, qu'ils peuvent se reporter au livre "Les combats de la RC 4" déjà évoqué et qui constitue le document de base indispensable pour un retour sur place.




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