jeudi 8 mai 2014

La montée du col de Loung Phaï

          Celui qui veut découvrir la RC 4 se doit impérativement de franchir à pied le tronçon qui sépare That Khê de Dong Khê... Qu'importe que le bitume ait remplacé la piste empierrée et que la végétation ne soit plus aussi dense, le décor des calcaires avoisinants est resté le même...



 La nécropole vietnamienne située à proximité du pont Bascou


La pause pour Antoine et moi avant l'ascension 


La source du col de Loung Phaï à environ 8 Km du sommet


Pour Antoine c'est parti à grandes enjambées pour 8 kilomètres de montée... 


Une stèle de plus, attestant des sacrifices... côté viet...


La montée de Loung Phaï 
(photo prise en direction de That khê) 


Un cadre grandiose et tragique...


Les deux tiers restent à franchir... 

Difficile de ne pas se remémorer en parcourant ces 25 kilomètres ces lignes écrites par le sous-lieutenant Stien (" Les soldats oubliés ") lorsqu'il évoque cette même montée effectuée avec les autres prisonniers du camp n° 1 lors d'un changement de site :

" Nous remontons la RC 4 et nous grimpons vers le col de Loung Phaï. Je me retrouve encore en terrain bien connu, je reconnais l'emplacement de la grande embuscade du 25 avril 1949. tout compte fait, un bon souvenir. A gauche de la route, des collines à végétation dense, à droite un profond ravin, puis une muraille de calcaire broussailleuse dominant le terrain, base de feux idéale avec ses multiples grottes, à 300 ou 400 mètres de la route. Ce jour là, Giap en personne commandait la plus vaste embuscade jamais dressée contre un convoi sur la Rc 4. 3.000 hommes a t-on su après, une centaine de mitrailleuses, plus un canon de 75 chargé de démolir ou au moins de neutraliser le poste du col. De la colline où je m'étais posté après l'ouverture de route, j'ai vu à 300 mètres des Viets déferler sur la première rame de camions après l'ouverture d'un feu écrsant venant des calcaires. Dévalant sur la route j'ai pu stopper le reste des 100 véhicules qui allaient s'engouffrer dans la nasse. Puis il a fallu empêcher les assaillants de remonter par la RC 4 et par les hauts vers les 80 camions arrêtés. Tout un après midi de mitraille, de coups de mortiers et de lance grenades, avec les spitfire venus à la rescousse fort à propos. Heureusement pour nous, les Viets manoeuvraient mal. Ils étaient encore incapables de réagir efficacement à l'imprévu. Je reconnais le petit ponceau et son parapet, derrière lequel j'ai bien des fois plongé, canardé pr une  12,7 postée dans les calcaires. la salope me suivait dans mes moindres déplacements, mais les Viets avaient encore des progrès à faire."

La zone des grandes embuscades des années 49 - 50... 



 Une remarquable base de feu dominant la RC 4 sur plusieurs kilomètres...


Des positions de tir proches de la route pour les éléments de destruction 


Une barrière calcaire creusée de multiples anfractuosités et grottes


Sur la photo ci-dessous on voit la succession de mouvements de terrain qui s'élevent depuis le pont Bascou jusqu'à la côte 703, onze au total, aujourd'hui recouverts d'herbe à éléphant très coupante... Sur ces pentes, à l'époque recouvertes d'une végétation beaucoup plus dense et qui descendait jusqu'à la route, se dissimulaient les éléments d'assaut qui après la levée des tirs d'appui venu des calcaires situés à l'Est de la route, se ruaient sur les véhicules immobilisés pour les piller et achever les blessés.
En contrebas de la route, du côté Est, le ravin devenait mois après mois un cimetière de carcasses de véhicules calcinés, d'abord poussés par les blindés pour dégager la route, puis ensuite savamment désossés par les Viets pour récupérer tout ce ce qui était encore récupérable... Il est probable que vu la configuration des lieux, ces épaves de chassis de GMC, d'auto-mitrailleuses et d'half-tracks doivent encore se trouver enfouies sous la végétation mais nous n'y sommes pas descendus... D'après notre ami Lam, il n'y aurait plus rien aujourd'hui dans ce ravin, ce qui m'étonne un peu... Si avant 1950 le Vietminh exploitait toutes les sources disponibles de métal pour en faire des armes et des munitions, à commencer par la récupération de l'acier des voies ferrées, par la suite l'aide chinoise et soviétique rendait inutile ce type de démarche. Récupérer des rails, des étuis de fusil... sont une chose, découper un half-track en pièces détachées en est une autre... surtout quand l'armement et les munitions arrivent sans souci en camion Molotova grâce aux "grands frères"... Il y a là donc un secteur que j'aimerais bien aller explorer... d'autant que le lieutenant de Pirey raconte avoir vu ces carcasses à la mi 1950 en traversant le ravin pour contre attaquer les positions vietminh installées au niveau du col... 

La zone de stationnement des éléments d'assaut...


Ainsi qu'on peut le voir sur la photo ci-dessous, la couverture végétale était beaucoup plus importante autrefois ce qui facilitait la mise en place des éléments chargés de donner l'assaut. Certaines fois ceux ci n'étaient qu'à quelques mètres seulement de la route et restaient dissimulés sans bouger pendant des jours, en dépit des reconnaissances aériennes et des tirs a priori pratiqués lors des ouvertues de route...

Le col de Loung Phaï dans les années 49 - 50 


 Le schéma d'une embuscade vue du côté vietminh (3 sept. 1949)
(col de Loung Phai en haut du schéma)
© Indo Editions - "Les combats de la RC4"


 Le schéma d'une embuscade vue du côté français
(col de Loung Phaï en bas du schéma)
© Indo Editions - "Les combats de la RC4"


Vue imprenable sur la montée de Loung Phaï 
(Photo Antoine Baudot)


Le poste du col de Loung Phaï qui se situait à quelques dizaines de mètres de la route était tenu par une section... Le lieutenant Jaubert du 8° Régiment de Tirailleurs marocains évoque dans ses mémoires la vie qu'il menait dans ce poste en novembre 1949, sans doute à peu près à l'endroit où a été prise la photo ci dessus : 

" Ma compagnie, avec la 3ème compagnie part pour DONG KHE, relever la légion. Pour ma part je suis "gâté" une fois de plus, et désigné pour aller occuper avec ma section, le petit poste du col de LOUNG PHAÏ entre DONG KHE et THAT KHE, dans un endroit de sinistre mémoire.
Je vais m'installer avec mes fidèles tirailleurs dans un petit poste en rondins, dont les défenses extérieures sont des bambous pointus enfouis dans le sol. J'ai un mois de vivre, un poste radio (qui tombera en panne le lendemain de notre arrivée) et un mortier de 81. Je suis dans un décor certainement très beau mais sinistre et impressionnant pour y faire la guerre. J'ai de l'autre côté de la route d'immenses falaises, et je suis entouré de forêts épaisses, pleines de singes qui, la nuit, viennent dans les cuisines (installées à l'extérieur du poste) pour voler tout ce qu'ils peuvent en se chamaillant.
Je suis donc seul, sans radio et sans aucune possibilité de liaison. Comme il faut au moins trois bataillons pour ouvrir et tenir les 15 km de route pour venir jusqu'à moi, ce n'est pas demain la veille que je verrai des troupes amies. Si les viets veulent m'attaquer, avec leurs méthodes habituelles, mon poste tiendra au maximum un demie heure et puis nous disparaîtront en fumée... Ce n'est pas très enthousiasmant, mais nous ne sommes pas ici pour pleurnicher sur notre sort. Il faut faire avec ce que nous avons, et faire au mieux en vivant en circuit fermé. Patrouille dans les environs, travaux d'amélioration des défenses du poste (je m'inspire de mes souvenirs du livre de Jules César "De bello Gallico" et des dessins qu'il contient sur les défenses gauloises à ALESIA...). Nous allons aussi visiter et amadouer un minuscule village MAN où je soignerai les goitres, très fréquents dans cette région en leur faisant boire de l'eau additionnée de teinture d'iode. Ils s'y habitueront vite et viendront au poste tous les matins chercher leur boisson favorite.
Une nuit, un de mes sous-officiers marocains vient me prévenir qu'un tirailleur est en train de mourir (!). Je vais voir. Ses copains l'ont déjà allongé sur le côté, vers la Mecque et récitent des prières. Effectivement, il n'a pas l'air en très bon état. Sans radio, pour avoir les conseils d'un toubib, il faut que je me débrouille, ou que je me prépare à l'enterrer...
J’ai une caisse de médicaments, qui m’a été donnée pour mon installation ici. Je l’ouvre et horreur ! ce sont des médicaments de l’armée japonaise sans aucune traduction... Je repère des ampoules avec un liquide vert, je pense que ce doit être de l’huile camphrée excellente pour le cœur, du moins je le suppose. Je remplis une seringue, un bon coup dans les fesses et je vais me recoucher tandis que les tirailleurs continuent de prier pour leur copain.

Le lendemain, à mon grand étonnement, tous les tirailleurs arborent un grand sourire, et je vois mon mourant frais comme un gardon... Je n’ai jamais su ce qu’il a exactement eu, mais je suis devenu un grand chef...
Enfin, un jour, le 5 novembre cela fait près d’un mois et demi que je suis ici complètement isolé, avec des vivres qui commencent à se raréfier, quand je dénote une certaine activité aérienne inhabituelle. J’aperçois, aux jumelles, venant de THAT KHE, les colonnes d’infanterie qui abordent la longue montée vers le col de LUNG PHAÏ. Au milieu des colonnes à pied, quelques blindés et des GMC bricolés, sur lesquels ont été montés des canons automatiques antiaérien BOFORS de 40 mm, qui lâchent des rafales d’obus " a priori " sur les falaises. Rien n’y fait, car les viets sont là, leurs armes, mitrailleuses et mortiers se dévoilent et tout est bloqué.
Le terrain est vraiment difficile. La route est au flanc d’un long mouvement de terrain de 4 à 5 km sur lequel tout en haut, à l’extrémité est mon poste. Sous la route, le ravin est très profond avec une végétation extrêmement dense. C’est dans ce ravin que se cachaient les vagues d’assaut viets pour attaquer à la grenade et au coupe-coupe les convois bloqués. De l’autre côté du ravin s’élèvent les falaises impressionnantes où sont retranchés les viets.
Donc, en bas, chacun a le nez dans la poussière, et moi qui suis " au balcon " je ne peux rien faire sans radio et avec un mortier hors de portée des falaises.
Un MORANE d’observation, particulièrement courageux ou inconscient, remonte le long de la vallée à l’altitude de mon poste et... des falaises. Il n’atteindra pas le col. Tiré comme un lapin, je le vois balancer ses ailes à droite puis à gauche et tomber comme une pierre au fond du ravin.
Les viets hurlent de joie. Pas pour longtemps. Dans les unités qui montent vers le col, il y a tout un Thabor de Goumiers marocains. Un certain nombre d’entre eux avec l’Adjudant-Chef L... vont attaquer à leur manière en s’infiltrant dans la falaise et en grimpant de façon acrobatique. Arrivés sur la crête, c’est la ruée sur les viets ahuris et un joyeux massacre, comme les allemands y avaient goûté en ITALIE et en PROVENCE pendant la guerre. Un tir d’artillerie de 105, bien réglée parachève l’affaire et la voie est libre. Les unités peuvent occuper les abords de la route et le convoi peut passer vers DONG KHE.
Sur la route, que j’aperçois au pied de mon poste il y a une agitation bien inhabituelle pour moi, et ce n’est pas désagréable à regarder. Je vois arriver mon Commandant de compagnie, le Capitaine CASANOVA, qui vient m’annoncer que mon poste est abandonné et que je rentre à DONG KHE.
Nous ne traînons pas pour réunir tout le matériel, munitions, etc... et mettre quelques charges d’explosifs pour détruire le poste et je suis prêt, sans aucun regret à descendre sur la route pour embarquer sur les camions.
Je prends avec moi, le drapeau qui flottait sur le poste, bien délavé et déchiré. Je l’ai offert en 1988 au Musée de l’Infanterie à Montpellier, où il est exposé."

Les pitons situés à l'Est du col de Loung Phaï , face au poste du lieutenant Jaubert


Ces combats du 5 novembre 1949 ont aussi été relatés par le lieutenant Dauphin du 3° REI, chargé de tenir une position un peu au nord du col de Lung Phaï, en descendant du côté de Dong Khê : :
" Nous creusons nos emplacements de combat ou plutôt nous perfectionnons ceux que nos prédecesseurs venus ici temporairement pour une "ouverture" comme la nôtre ont commencé. L'inconvénient est qu'après notre départ les Viets ne se gênent pas pour occuper aussi de tels emplacements. Parfois, ils les piègent à l'aide de mines ou de grenades. Toute la matinée nous entendons la progression des Marocains, à grand rengort de commandements et de cris en arabe comme en français. Le 3° tabor au complet a été engagé. Les Viets occupent les pitons, comme à l'accoutumé, dans des abris naturels qu'ils connaissent bien et empêchent la progression. Sur nous rien. noys avons l'impression que les Viets ont réservé leur poudre pour les Marocains. petit à petit, les goumiers se rapprochent de nos positions.
Un Morane de reconnaissance essaie de repérer l'ennemi, en liaison sans doute avec un PGA (poste de guidage air), il veut amener les Kingcobras sur un objectif  valable, repéré avec précision. Avec un courage qui frise l'inconscience, le petit avion suit la RC 4, volant même parfois en contrebas des calcaires d'où partent les tirs. j'en connais l'occupant, le lieutenant Delmazure, un camarade de l'ALOA, mais j'ignore s'il est pilote ou observateur, ou les deux à la fois. Jourdan qui est à côté de moi me dit tout en observant le long manège de l'appareil : "le lieutenant, il n'aura pas volé sa Légion d'Honneur", hélas, quelques minutes plus tard, c'est le drame, à une soixantaine de mètres de nous, à l'entrée du col de Loung Phaï. Une salve d'arme automatique viet atteint le Morane qui s'écrase en flammes... Des rangs vietminhs jaillissent des cris de triomphe, répercutés et amplifiés par les échos dans les calcaires. C'est la consternation dans la section, par opposition à la joie du camp adverse... Pour nous l'ambiance est irréelle, folle même... c'est à peine si de temps en temps, une balle perdue vient miauler au dessus de nos têtes... Nous sommes spectateur du combat mené par les Marocains. La chasse intervient, un peu au jugé sans doute. Pourtant nous sentons que les Marocians dominent peu à peu leur adversaire et, dans la soirée, nous les apercevons en haut des crêtes. La jonction avec nous est faite? La RC 4 est ouverte, une fois encore, entre Dong Khê et That Khê."

La zone approximative où fut abattu le Morane du lieutenant Delmazure...



La dernière pente...


En poursuivant vers le col on passe à proximité ensuite d'une carrière puis d'une nouvelle stèle avant d'entreprendre la descente vers Dong Khê... Pour ceux qui s’intéressent de près à ce site, il y a encore les traces de l'ancien "poste japonais" à retrouver quelque part au niveau du col, sans doute au pied de la falaise Est...


L'arrivée au sommet du col


En franchissant le col de Loung Phaï, si on ne peut éviter de penser au chef de bataillon Segretain qui a été enseveli au pied de la côte 703 par les Viets... ayons aussi une pensée pour le capitaine dentiste (F) Paule Gravejal tuée lors du passage de ce col et dont le corps a apparemment été inhumé de façon sommaire au bord de la piste, dans ces mêmes parages... Venue en Morane pour effectuer des soins dentaires au profit de la garnison de Dong Khê, elle avait tenté en vain de s'enfuir pendant l'attaque de mai 1950 juste avant que la citadelle ne tombe pour la première fois, en compagnie des survivants du 8° RTM ralliés autour du cne Brun) pour tacher de rejoindre That Khê...


Le franchissement du col...


Le col une fois franchi, nous entamons la longue descente vers le boulevard de la 73/2 en laissant la côté 703 sur notre gauche...

6 commentaires:

  1. jacky.lepesqueux@hotmail.fr14 mai 2014 à 01:29

    A vérifier si vous le pouvez. D'après l'épouse vietnamienne de mon camarade avec qui je faisais ce voyage, la stèle qui se trouve un peu après le col de Loung Phai ne serait pas lié directement à ces combats, mais à des événement antérieurs.

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  2. Humm... Des évènements antérieurs à 1950... Difficile de savoir lesquels puisque le Tonkin était sous l'autorité de la France depuis la fin du XIX°... Excepté les incursions des Pavillons noirs venus de Chine je ne vois pas vraiment de quels évènements il peut s'agir... Si quelqu'un est en mesure d'apporter des précisions, ses commentaires sont les bienvenus...

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  3. Mon oncle est mort à Lung Phai le 03/09/1949. Longtemps ma mère m'a parlé de la disparition de son frère, du rapatriement du corps en France, des photos de ce jeune sous-officier.
    Merci pour votre reportage qui je l'avoue me touche.

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    1. Le mien aussi la même chose comme vous, dans les années 1979 ma grande mère m'a parlé de son fils.

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  4. Merci Yann pour ce petit mot. N'hésitez pas à communiquer des photos ou des documents sur les sites dédiés à la mémoire des combattants d'Indochine. Votre apport nous sera précieux. JLM

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  5. Mon oncle est mort sur rez de chaussée 4 à Lung Phai le 03/09/1949. ma grande mère et ma mère m'a parlé de la disparition de son fils et frère, du rapatriement du corps en France,
    Merci pour votre reportage qui je l'avoue me touche.

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