samedi 16 novembre 2013

Conseils pratiques : avant de se lancer sur la RC 4... ou dans une autre direction... (2)

            Poursuivant mes modestes conseils à l’usage de ceux qui voudraient se lancer dans le « hors piste » tropical, voici quelques informations complémentaires destinées à faciliter le parcours de ceux qui aiment le solo…

Habitués à visionner des films à sensations, nous avons souvent une vision déformée de ce qu’est la forêt tropicale humide… quelles que soient ses variantes. Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser à première vue, le danger n’y réside pas réellement dans la faune. En Asie du sud-est, les tigres dans le genre de celui qu’avait rencontré le lieutenant Cornuault à proximité du camp numéro 1 ont par exemple depuis longtemps disparu et se sont repliés soit vers des zones moins accessibles ou protégées… soit vers des zoos pour touristes…

Le premier vrai danger contre lequel il faut se prémunir, en fait c’est nous… Il suffit de s’égarer, de se blesser en ayant entrepris seul l’exploration d’un secteur un peu à l’écart des chemins d’accès pour enclencher une spirale infernale qui peut très mal se terminer. Dans les zones de forêt dense, où il est difficile de se situer, une fois égaré on peut tourner en rond et repasser plusieurs fois au même endroit sans s’en rendre compte… Dès que le moral commence à être atteint sous l’effet de la perte de repères, le désespoir peut alors survenir très rapidement. Ainsi des personnes égarées lors de sorties chasse en Guyane française sont ainsi mortes simplement d’épuisement psychologique, parfois à quelques centaines de mètres du point de salut et sur un secteur où il leur était arrivé de passer précédemment mais sans souci d’orientation. Même s’il est connu qu’en suivant les talwegs puis les ruisseaux et enfin les voies d’eau on finira par arriver à un lieu de vie… et pourquoi pas en l’occurrence s’agissant du Vietnam au marché du pont Long Biên de Hanoï… il est préférable en cas de problème d’orientation de demeurer très calme, de marquer soigneusement ses points de passage sur les arbres… et de rester sur zone… sous réserve bien entendu d’avoir informé quelqu’un de son itinéraire avant le départ.
Sans avoir la prétention de donner un cours de survie en forêt primaire, bien illusoire, la présence d’un sifflet ou un coupe-coupe qui servira à signaler sa présence en tapant sur les racines aériennes de certains arbres pourrait bien être appréciée à sa juste valeur dans un tel contexte… Rappelons au passage encore une fois aussi l’importance du kit de survie auquel je faisais allusion précédemment pour ceux qui veulent vraiment faire du « hors piste »…

Indépendamment de ce qui vient d’être dit, il est toutefois deux dangers omniprésents dont il faut se défier en milieu tropical humide… à savoir l’arbre et l’eau.
En forêt tropicale humide, les arbres n’ayant qu’une accroche très faible au sol, il est fréquent qu’un coup de vent entraîne un véritable « strike » avec parfois des effets secondaires d’éclatement du bois, voire de retour de coup de fouet… Par ailleurs, quand on dort en hamac en forêt primaire, la corde faîtière tendue au dessus de soi et qui sert à tendre la bâche de protection contre la pluie peut aussi s’avérer fort utile contre les chûtes de branches mortes… sous réserve d’être d’un diamètre suffisant… S'agissant du hamac, ajoutons aussi que sur les lieux de passage d'animaux sauvage, les sangliers en particulier, il est important de tendre celui-ci à une hauteur suffisante pour éviter en cas de déboulé soudain d'une harde, d'être percuté. Une colonne vertébrale normale résiste en effet mal au choc avec un animal de 2 à 300 kg lancé à pleine vitesse...
En ce qui concerne l’eau, la turbidité des ruisseaux, les rapides ou les remous peuvent s’avérer également très dangereux… Il conviendra également de ne jamais s’installer en bivouac trop à proximité ou dans le lit d’un cours d’eau… même modeste. Suite à un orage en amont, un « barrage » naturel de branches peut en effet céder et provoquer la descente brutale d’un mur d’eau de 2 ou 3 mètres emportant tout sur son passage…

S’agissant de tout ce qui rampe, vole… pour parler comme une pub Baygon… et sans tomber dans la paranoïa il convient toutefois de rester prudent en la matière…
Au Vietnam, comme dans tous les pays du sud-est asiatique, il existe un certain nombre de serpents dangereux même si paradoxalement nos Anciens n’en parlent pas trop dans leurs mémoires… Ayant pris le parti d’illustrer mon propos grâce aux écrits légués par ces derniers, je vous livre cette anecdote rapportée par le lieutenant Louis Stien dans son livre "Les prisonniers oubliés" : 
" Le lendemain d'un gros orage, muni d'un coupe-coupe et de mon bâton à tout faire, je vais dans la forêt voisine pour récolter des pousses de bambous, car après une pluie elles sortent de terre et poussent de 20 centimètres en vingt-quatre heures, ce sont les toutes jeunes qui sont les meilleures. Ma récolte est presque terminée quand je dérange un cobra qui se dresse immédiatement sur la queue, balançant d'avant en arrière avec son capuchon gonflé de colère, en me fixant dans les yeux. Ce n'est pas le cobra royal des Indes, mais celui-là fait près d'un mètre et, dans l'état physique où je suis, sa morsure serait à coup sûr mortelle. J'ai été témoin d'une confrontation similaire lors d'une opération avec mon groupe de partisans, et le caporal Hoï m'a montré la bonne méthode, que je mets scrupuleusement en application. Je garde mon regard dans les yeux du serpent et très, très lentement, insensiblement, je me baisse pour ramasser mon bâton. Surtout pas de geste brusque, qui serait suivi d'un véritable bond d'attaque du reptile. Je me redresse tout aussi lentement, en le fixant toujours dans les yeux, écarte doucement mon bras armé et, brusquement, j'assène un vigoureux coup de bâton au milieu de la colonne vertébrale du cobra qui s'effondre; Je lui tranche la tête sur le champ et me voilà en possession d'un supplément de nourriture appréciable. Appréciable et apprécié, car ce serpent se révèle excellent, d'un goût intermédiaire entre l'anguille et le poulet."

Sans être le moins du monde un expert en herpétologie mais vivant à l’année en Thaïlande, je dirais donc qu’il y a deux espèces dont il faut se méfier, notamment au crépuscule, à savoir le cobra, sous ses différentes variantes et le bongare ou krait, qui sortent pour aller chasser. N’en déplaise aux spécialistes qui pourraient sourire de mon propos, j’ai croisé ces deux espèces pendant notre périple, un cobra en bordure de la route menant à Talung et un bongare (mort) en descendant sur le village de Cok Ton… sans oublier un serpent vert arboricole à proximité de l’ancien poste sud de Dong Khê…

Un petit bongaré... petit mais "costaud"... sur le bord de la piste de Cok Ton...

Un serpent arboricole photographiée par Antoine aux abords de Dong Khê...
(a priori un crotale des bambous... https://fr.wikipedia.org/wiki/Trimeresurus_albolabris )

Lors d’un précédent voyage au Vietnam, mon bus de nuit ayant fait une halte entre Lao Caï et Yen Baî dans un de ces relais qu’on trouve en bordure de route, j’ai également eu tout loisir de contempler la collection de serpents du propriétaire des lieux, fort impressionnante je l’avoue… avec de magnifiques cobras royaux et de tous aussi magnifiques bongares… dans des bocaux d’alcool.
Voici d'ailleurs ce qu'écrit le lieutenant Stien à propos des bongares :
" Plus en amont (du camp numéro 1) et déjà sous les couverts de la forêt, une cascade paradisiaque a créé au fil des siècles un trou d'eau qui invite à la baignade. On y renonce bien vite en voyant, à plusieurs reprises, un serpent jaune et noir la fréquenter.
- C'est un bongare, assure Piganiol, qui semble s'y connaître autant en reptiles qu'en productivité soviétique.
- Bongare annelé, ajoute t-il. Mortel;
En fait, on surestime toujours le danger des serpents, personne dans notre camp n'a jamais été mordu. Mais mieux vaut surestimer le danger et ne pas tenter le diable, ni son incarnation biblique. On se baigne ailleurs. Et on fait bien. Car depuis j'ai appris que les bongares font aux Indes plus de victimes que les najas. "

Personnellement, sur ce sujet, j’ai toujours gardé à l’esprit ce que m’avait dit un vieil Africain lors d’une visite au centre Pasteur de Kindia en Guinée Conakry : « Ce n’est pas parce que tu ne les vois pas qu’eux ne te voient pas… »… Qu’on se le tienne donc pour dit…
Ma liste n’étant pas exhaustive, et sans vouloir le moins du monde traumatiser le lecteur, je renvoie pour ceux qui souhaitent en savoir un peu plus à l’excellent article de mon ami Rainier sur les serpents d’Asie du sud-est… : http://www.rainier.fr/thailande-serpents/index.html
Précisons quand même qu’une morsure de serpent n’est pas systématiquement accompagnée d’une envenimation… Très souvent, le serpent qu’on surprend et qui n’a pas eu le temps de fuir, se contente d’envoyer les crocs « à la façon d’un chien »… J’ai ainsi été témoin à Chiang Maï en Thaïlande, lors d’un show pour touriste, d’une morsure superficielle infligée par un cobra au démonstrateur… Excepté deux petites piqûres, il n’y avait rien de très spectaculaire, l’intéressé semblant même plutôt blasé d’une telle situation… Un autre démonstrateur en revanche est décédé dans des circonstances similaires…
Tout autrement dangereux est par contre le serpent soit capturé et qu’on commence à tripoter, soit acculé dans un coin et qu’on envisage de tuer… Même si habituellement il n’utilise qu’une dose de venin proportionnée au gabarit du gibier chassé, dans ce cas de figure l’animal essaiera d’injecter le maximum de venin car pour lui c’est une question de survie… C’est d’ailleurs précisément ce qui est arrivé à un de mes camarades médecin dans les années 80, lorsque j’étais en assistance technique au poste de Hol Hol en République de Djibouti… Heureusement pour lui nous avions au frais un tonicardiaque et un anticoagulant… mais ce traitement d’urgence ne lui a pas évité toutefois par la suite de nombreux soucis, le temps qu’on trouve le bon sérum applicable au type de serpent en question. Cette mésaventure est aussi arrivée à un jeune aspirant médecin lors d’une mission profonde en Guyane dans les années 90 avec un Graje et à un militaire du rang du 23° Bataillon d’infanterie de marine lors d’une manœuvre franco-sénégalaise avec un Mamba noir… mais dans ce dernier cas, l’issue a été fatale en dépit d’une évacuation ultra rapide…
Face à une morsure, on ne le répétera jamais assez, oubliez les histoires de garrot, de brûlure de la plaie et surtout d’incision - succion à la Rambo : un seul remède, une légère désinfection, la mise au repos et au calme du sujet, l’évacuation rapide… sans oublier si possible la capture de l’animal afin qu’on puisse déterminer rapidement le type de traitement à appliquer. Ceci signifie par voie de conséquence qu’il vaut mieux ne jamais se promener seul en brousse… CQFD une fois de plus… et qu’il vaut mieux se déplacer avec un bâton ou une canne de marche, autant utiles pour écarter la végétation que pour repousser à distance un animal surpris… Le bruit et les vibrations sont aussi un excellent moyen préventif pour se prémunir contre une mauvaise surprise. Dans ce que j’appelais nos parcours d’accoutumance au milieu guyanais, nous faisions passer systématiquement un groupe de nouveaux arrivants sur un itinéraire faisant alterner les passages dans la boue, dans des buses immergées, dans les arbres, etc. et chacun était surpris de constater à l’arrivée qu’il ne s’était rien passé… Si une démythification du milieu naturel est nécessaire pour profiter pleinement de son périple ceci ne veut pas dire pour autant qu’il faut faire n’importe quoi… Je viens de m'en rendre compte une fois de plus lors de notre dernière traversée de la vallée de Quang Liet en avril 2016, lorsqu'aux abords de la côte 533 un cobra, du type de ceux que nous avons en Thaïlande, m'est parti pratiquement dans les pieds... Sans doute a t-il eu plus peur que moi qui n'ait réalisé sa présence qu'au dernier moment en le voyant s'enfuir.

Indépendamment du face à face avec un serpent, heureusement fort rare, d’autres rencontres épidermiques désagréables sont beaucoup plus fréquentes en Asie du sud-est… Sans parler des moustiques déjà traités, j’en citerai deux auxquelles j’ai été personnellement confronté : le scolopendre et les guêpes. Bien que m’en étant tiré sans trop de gravité, c’est un désagrément que je ne souhaite à personne…

Le scolopendre... dans la famille mille pattes... c'est l'un des méchants...

S’agissant du scolopendre, dont la piqûre est très douloureuse et peut occasionner une forte fièvre, il faut faire attention à bien vérifier ses chaussures et ses vêtements avant de les enfiler ou son sac avant de l’endosser, voire d’y plonger les mains… ce qui veut dire ne pas laisser ses affaires n’importe où sur le sol… Il convient aussi, de faire attention lorsqu’on progresse sur un terrain accidenté, là où on place ses mains pour conserver son équilibre car on peut en trouver parfois ainsi que je l’ai vu sur les troncs d’arbre… et si ce n’est pas un scolopendre pour ce coup ci, ce sera forcément plus tard des épines acérées tout aussi douloureuses…
En ce qui concerne les « guêpes », si on n’est pas parvenu à les dépister à temps… après avoir subi l’attaque, une bonne désinfection au vinaigre et… un peu de temps au temps… devraient finir par résoudre le problème… Ces dernières, appelées ailleurs « mouches à feu », « mouches sans raison »… ont pour habitude de faire leur nid dans les branches notamment des palmiers et réagissent immédiatement dès lors qu’elles sont dérangées.

Pour conclure ce billet, je me contenterai de dire que dans 99,99 % des cas il ne se passera rien de grave si vous décidez de partir « à l’aventure » pour vous faire plaisir… Prenez simplement un guide local… et donnez lui pour le rétribuer seulement 10 % de ce que vous seriez prêt à lui donner pour l'avoir à vos côtés dans le cas où par exemple vous vous retrouveriez… seul… quelque part au fond d’une position de combat de 2 mètres de profondeur, creusée dans les années 1979 au sommet de la côte 704… à 2 ou 300 mètres seulement d’une route goudronnée… mais avec une cheville fracturée… J'en connais un qui devrait comprendre ce que je veux dire...


Bonne randonnée quand même !

6 commentaires:

  1. Ouarf, je vais en entendre parler du trou de mortier sur 703.... , plus de 2 metres de haut, si si.... Mais je suis la.
    Un retour d experience sur l utilisation d Aspivenin ? Je cherche mais ne trouve pas.
    A l attention d un medecin lecteur, concernant les 2 serums anti vemineux, si ils sont conserves en ampoule en temperature ambiante chaude, quel est le delai de perte d efficacite ?

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    1. Salut Antoine, je ne suis pas toubib mais ce n'étaient pas des sérums que nous avions au frigo... Juste un anticoagulant et un tonicardiaque que mon camarade s'était injecté tout seul... A ma connaissance, à partir de 25 ° tu ne peux rien conserver qui reste efficace voire non nocif...

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    2. Je rajouterai aussi qu'un aspivenin c'est juste valable pour... les insectes... Vu la gueule des crochets de certains bestiaux, même pas la peine d'y penser... :)

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  2. Bonjour mon général,Bravo pour votre reportage Jeserais heureux de dialoguer avec vous sur l'Indo.Lieutenant au 6 bpc de 52 à 54 notre BA était Séminaire Loin de la cathédrale.On ne parlait pas de grand ou de petit mais du séminaire,point.Cordialement.Allaire.

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  3. Allaire ? Colonel Allaire ? Celui qui fut traité de "tête de...l d " Par Bigeard au moment ou vous êtes arrêté combattre a Dien Bien Phu Et qui avez dit a un commissaire politique, que cette affaire s'était jouée a un chargeur de mitraillette ?
    Une réponse serait sincèrement appréciée !
    Cordialement Lemorieux Christian

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