Il existe de multiples façons d’aller à la rencontre de Hanoï… Partir à la recherche du passé colonial de la ville en
déambulant simplement armé d’une série de vieilles photographies et d’un plan
d’époque, n’est pas la moins originale des démarches… C'est en ce qui me concerne celle que j'affectionne le plus à chacun de mes séjours dans cette ville très particulière...
Lorsque Baudelaire a écrit un jour que « la forme
d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels », il ne se
doutait certainement pas que ceci s’appliquerait parfaitement à Hanoï… cette
ville qui reste encore chère à nombre de nos compatriotes…
Hanoï, une vieille « passion française »…
Dans la mémoire et surtout dans le cœur de nombre de
Français pour qui il commence à se faire tard dans la vie, le nom de Hanoï
évoque encore aujourd’hui tantôt l’ancienne capitale d’une Indochine française
ravagée par une sale guerre dont ils voyaient depuis la France les images aux actualités Pathé…
tantôt ce pays où ils ont eu vingt ans et où ils ont contracté ce que Jean Lartéguy
appelait le « mal jaune ».
Plus de soixante dix ans après l’entrée des communistes
dans la ville, les nombreux touristes étrangers qui viennent déambuler autour
du lac Ho Hoan Kiem entre un trek « aseptisé » vers Sapa et l’inévitable
excursion à Halong bay ne se doutent pas que pour nombre de nos compatriotes,
Hanoï est beaucoup plus qu’une cité millénaire ou que cette ville qui fut
bombardée des nuits durant par les B 52, bombardements que Jane Fonda ou Joan Baez depuis leurs hôtels racontaient à l’Amérique des campus et des opposants à l'engagement américain au Vietnam...
Depuis cette époque déjà lointaine des années 70, les limites
géographiques de la ville n’ont cessé d’être repoussées bien au-delà des berges
du Fleuve Rouge et du « pont de papier » qui a vu tomber en son temps le
commandant Rivière face aux Pavillons noirs… Le trafic urbain a connu une
croissance exponentielle, les cyclo et les vélos ont pratiquement tous cédé la
place aux scooters et à un nombre toujours croissant de Toyota et de Lexus… mais en dépit de tout
cela, Hanoï reste encore toujours aussi fascinante pour celui qui sait regarder.
Dans cette cité qui avait autrefois les allures d’une
sous-préfecture de la IIIème République mais qui est aujourd’hui devenue une
capitale étrangère convoitée par les investisseurs, ceux qui n’avaient pas
hésité à « prendre le bateau » et à s’embarquer pour des horizons incertains
venaient y découvrir le pays mystérieux de leurs lectures ou des récits qu’en
faisaient les "anciens" qui en étaient revenu.
En même temps que sa vie grouillante, ses multiples
contradictions et parfois sa moiteur tropicale… beaucoup de ces jeunes Français
allaient aussi découvrir dans cette ville pèle mêle l’amitié, la peur, les larmes,
la souffrance… parfois la mort… mais toujours l’amour, que ce soit pour une
femme exotique, pour un peuple attachant ou pour des paysages envoûtants… ainsi que nous le racontait avec beaucoup de passion dans ses écrits le commandant Helie Denoix de Saint-Marc...
Vestiges de cette époque révolue, d’anciens bâtiments
administratifs reconnaissables à leur couleur jaune, des maisons décrépies
étouffées au milieu d’une urbanisation anarchique mais aussi de belles villas
ombragées devenues aujourd’hui les résidences des dignitaires du régime ou des
ambassades étrangères, témoignent de l’esprit bâtisseur d’hommes et de femmes
partis construire une vie au bout du monde… ou simplement vivre une aventure.
A la rencontre du passé…
Aller à la rencontre du passé dans cette ville véritablement à part, cela commence avant même d'y arriver par s’accorder un peu de temps pour découvrir les événements d'autrefois dans quelques uns de ces livres écris par de vrais écrivains-voyageurs aujourd’hui oubliés et qu’on ne trouve plus guère qu’à la devanture des bouquinistes parisiens, sur les rayons poussiéreux de certaines bibliothèques… ou sur PriceMinister… Comment comprendre en effet "l’Asie de papa" sans jamais avoir lu au préalable ce qu’en qu’écrivaient, pour ne citer qu’eux, « Lulu le chinois » allias Lucien Bodart ou Jean Hougron, cet infatigable commis-voyageur-écrivain qui traversait alors le Sud-est asiatique en faisant pour vivre tous les métiers possibles…
Aller à la rencontre du passé dans une ville comme Hanoï, c’est savoir rechercher entre une galerie de peinture en vogue et une boutique de luxe de l’ancienne rue Paul Bert devenue aujourd’hui Trang Tien, les inscriptions en français qui ont parfois survecu au temps, les vieilles façades autrefois constellées d’impacts ou cette terrasse sur laquelle en septembre 1946 nos compatriotes, libérés tout à la fois du joug japonais et de la main mise temporaire mais sanglante du Vietminh, s’étaient agglutinés pour acclamer l’arrivée des premiers éléments du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient du général Leclerc… Si l’agent de circulation juché sur son socle a aujourd’hui disparu, remplacé par des feux tricolores bien plus efficaces et si les photos ont pris de la couleur, le bâtiment de la banque franco-chinoise et l’opéra devenu théâtre national, sont pourtant toujours présents…
Aller à la rencontre du passé, c’est aussi parcourir l’ex-pont Doumer devenu pont Long Biên et ses 1600 mètres de travées jetées sur le Fleuve Rouge… Bien sûr on peut se contenter d’admirer simplement la prouesse technologique qu’est cette construction de type Eiffel réalisée par nos ingénieurs et qui a su résister aux ans et aux bombardements américains… Mais on peut aussi comme moi n'y aller, rien que pour fouler des pieds ces quelques mètres carrés de trottoir lézardé par les fissures, où comme j’aime à le penser, la première guerre d’Indochine a d’une certaine façon commencé et où elle s’est aussi achevée…
Ces quelques mètres carrés de trottoir lézardé par les
fissures… c’est en effet l’endroit précis où devant une sentinelle chinoise impassible, le général Leclerc "battait la semelle" le 18
mars 1946, attendant que soit dissipé avec son homologue chinois nationaliste,
le "malentendu" qui retardait son entrée dans la ville…
Ces quelques mètres carrés de trottoir lézardé par les
fissures… c’est aussi cette rampe d’accès au pont Doumer dont la rambarde
reflète encore l’ombre des tabors marocains qui évacuaient la ville en ce jour
sombre d’octobre 1954, à quelques heures seulement de l’arrivée du Vietminh…
Mais il est probable que ces vieilles pierres et que
cette ferraille importée entre 1899 et 1902 par la société « Daydé & Pillé
» comme l’atteste encore une plaque en fonte, ne parlent sans doute pas de la
même façon au backpaker étranger de passage, à la vendeuse de fleurs qui y travaille quotidiennement pour vivre
ou à ce jeune couple qui vient s’y faire photographier pour un modeste voyage
de noces…
Aller à la rencontre du passé, ce peut être aussi
simplement s’asseoir et méditer dans un lieu chargé d’histoire où résonnent
encore les rires d’une jeune élite prématurément disparue… Plutôt que de gagner
la terrasse de l’ancien club nautique qui domine les eaux grises du petit lac
et qui était autrefois le refuge de la jeunesse dorée de la colonie, on peut
toujours aller boire un « cognac soda » à l’hôtel « Hoa Binh »… Mais qui se
souvient en fin de compte que cet hôtel s’appelait autrefois « le Splendid » et
que c’est là que logeaient ces jeunes officiers de Légion Etrangère,
gouailleurs et insouciants, dont on ne savait trop jamais en les croisant s’ils
étaient des miraculés ou des morts en sursis… Seul devant mon verre et réfugié
dans mon silence, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour ces jeunes
lieutenants et capitaines qui ont pris à ce comptoir leur dernier verre en ce
soir d’octobre 1950, avant d’aller se faire tuer quelque part dans les
calcaires du nord, sur cette route coloniale n° 4 qu’on appelait aussi la route
du sang…
De la photo sépia à la
photo numérique…
Aller à la rencontre du passé c’est aussi savoir
prendre "le risque" de se faire renverser dans la cohue des milliers de deux
roues qui sillonnent Hanoï pour essayer de reproduire presque "à l’identique" ce reportage photo de Life paru voilà soixante ans… Tout est encore là
: le vieux château d’eau édifié au bout de la Rue du papier, ce commissariat de
quartier près du petit lac devenu une "Police station" aux volets toujours
aussi clos qu’à l’époque de la très redoutée Sureté générale… ou cette fontaine dans
laquelle se baignaient des enfants rieurs, qui ne savaient pas encore qu’à
peine sortis de l’adolescence, ils iraient à leur tour se battre un jour contre
les Américains ou contre les Chinois.
Poursuivant notre route nous passons devant le pont du « temple de la montagne de jade » sur lequel chahutaient jadis des soldats de l’infanterie de marine mais qui ont laissé la place à des touristes beaucoup plus sages, puis empruntons l’ex boulevard Francis Garnier et allons jusqu’au Métropole. Devant ce palace emblématique, deux tractions avant Citroën proposées à la location nous invitent pour une ballade rétro dans Hanoï …
Tout à côté, de l’ancien palais du Résident supérieur
au Tonkin devenu maison d’hôtes de la République du Vietnam, la fontaine de
l’ancien square Chassagneux où il est de bon ton de faire ses photos de mariage
est elle aussi le témoin muet d’une époque qui ne survit plus qu’à travers
quelques photos jaunies… Quand à la cathédrale Saint Joseph, elle est toujours
là, certes un peu marquée par le temps et l’humidité... Les cyclos qui, rangés
en rang d’oignon devant le parvis, attendaient leurs passagers et les mendiants
mutilés qui quêtaient à la sortie de la messe ont simplement été remplacés par
des routards venus chercher en ces lieux un peu d’ombre et de fraîcheur…
Mais aller à la rencontre du passé c’est également
parcourir ces trottoirs encombrés du quartier des « trente six guildes » et
avaler une soupe vietnamienne au milieu de la cohue avant d’oser pénétrer dans
l’arrière salle de la boutique du 90 rue de la Soie, aujourd’hui Hang Dao, pour
y découvrir au mur la copie agrandie d’une photographie de la devanture, prise
dans années 50 et qui atteste d’une longue tradition familiale de la
confection…
Aller à la rencontre du passé c’est enfin déambuler
dans l’ancienne citadelle où de jeunes et ravissantes étudiantes vietnamiennes
qui ont définitivement remplacé les soldats de la coloniale, posent en ao-dai
pour célébrer la nouvelle rentrée universitaire. Comment ne pas partager en les
regardant, la fascination qu’ont ressentie nos pères et nos grands pères pour
la femme asiatique… Mais l’inscription 1897 qui figure sur une pierre vient me
ramener à la réalité en me faisant fort à propos prendre conscience du temps
qui passe… et de la nécessité de savoir vivre dans mon époque… Une certaine
mélancolie m’étreint au moment où je quitte ces lieux sans que je sois
réellement certain qu’elle ait quelque chose à voir avec la tragédie du coup de
force japonais du 9 mars 1945 dont les murs de la citadelle portent encore
l’empreinte… Enfin, ainsi va la vie…
Jean Lartéguy qui s’y entendait en la matière,
trouvait pour sa part qu’Hanoï était une ville trop prude, trop austère, en un
mot pas assez métissée… ou pas assez « garce » comme vous voudrez… Mais même si
Hanoï est parfois une ville froide… pas seulement en raison du crachin et du
climat en période hivernale… elle restera quand même toujours une ville à part
en Asie, un peu comme un pont entre l'Occident et l'Orient c'est à dire entre deux mondes, entre deux peuples…
JLM
Quelques sites pour partir à la découverte du Hanoï d’autrefois :
http://belleindochine.free.fr
http://fr.hanoi.vietnamplus.vn
http://hinhxua.free.fr
http://philippe.millour.free.fr
http://www.lettresdumekong.fr


























