lundi 28 décembre 2020

A la rencontre du passé dans Hanoï « la coloniale »…

 


 

Il existe de multiples façons d’aller à la rencontre de Hanoï… Partir à la recherche du passé colonial de la ville en déambulant simplement armé d’une série de vieilles photographies et d’un plan d’époque, n’est pas la moins originale des démarches… C'est en ce qui me concerne celle que j'affectionne le plus à chacun de mes séjours dans cette ville très particulière...

Lorsque Baudelaire a écrit un jour que « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels », il ne se doutait certainement pas que ceci s’appliquerait parfaitement à Hanoï… cette ville qui reste encore chère à nombre de nos compatriotes…

 

Hanoï, une vieille « passion française »…

Dans la mémoire et surtout dans le cœur de nombre de Français pour qui il commence à se faire tard dans la vie, le nom de Hanoï évoque encore aujourd’hui tantôt l’ancienne capitale d’une Indochine française ravagée par une sale guerre dont ils voyaient depuis la France les images aux actualités Pathé… tantôt ce pays où ils ont eu vingt ans et où ils ont contracté ce que Jean Lartéguy appelait le « mal jaune ».

Plus de soixante ans après l’entrée des communistes dans la ville, les nombreux touristes étrangers qui viennent déambuler autour du lac Ho Hoan Kiem entre un trek « aseptisé » vers Sapa et l’inévitable excursion à Halong bay ne se doutent pas que pour nombre de nos compatriotes, Hanoï est beaucoup plus qu’une cité millénaire ou que cette ville qui fut bombardée des nuits durant par les B 52, bombardements que Jane Fonda ou Joan Baez depuis leurs hôtels racontaient à l’Amérique des campus et des opposants à l'engagement américain au Vietnam...

Depuis cette époque déjà lointaine des années 70, les limites géographiques de la ville n’ont cessé d’être repoussées bien au-delà des berges du Fleuve Rouge et du « pont de papier » qui a vu tomber en son temps le commandant Rivière face aux Pavillons noirs… Le trafic urbain a connu une croissance exponentielle, les cyclo et les vélos ont pratiquement tous cédé la place aux scooters et à un nombre toujours croissant de Toyota et de Lexus… mais en dépit de tout cela, Hanoï reste encore toujours aussi fascinante pour celui qui sait regarder.

Dans cette cité qui avait autrefois les allures d’une sous-préfecture de la IIIème République mais qui est aujourd’hui devenue une capitale étrangère convoitée par les investisseurs, ceux qui n’avaient pas hésité à « prendre le bateau » et à s’embarquer pour des horizons incertains venaient y découvrir le pays mystérieux de leurs lectures ou des récits qu’en faisaient les "anciens" qui en étaient revenu.

En même temps que sa vie grouillante, ses multiples contradictions et parfois sa moiteur tropicale… beaucoup de ces jeunes Français allaient aussi découvrir dans cette ville pèle mêle l’amitié, la peur, les larmes, la souffrance… parfois la mort… mais toujours l’amour, que ce soit pour une femme exotique, pour un peuple attachant ou pour des paysages envoûtants… ainsi que nous le racontait avec beaucoup de passion dans ses écrits le commandant Helie Denoix de Saint-Marc...

Vestiges de cette époque révolue, d’anciens bâtiments administratifs reconnaissables à leur couleur jaune, des maisons décrépies étouffées au milieu d’une urbanisation anarchique mais aussi de belles villas ombragées devenues aujourd’hui les résidences des dignitaires du régime ou des ambassades étrangères, témoignent de l’esprit bâtisseur d’hommes et de femmes partis construire une vie au bout du monde… ou simplement vivre une aventure.

 

A la rencontre du passé

Aller à la rencontre du passé dans cette ville véritablement à part, cela commence avant même d'y arriver par s’accorder  un peu de temps pour découvrir les événements d'autrefois dans quelques uns de ces livres écris par de vrais écrivains-voyageurs aujourd’hui oubliés et qu’on ne trouve plus guère qu’à la devanture des bouquinistes parisiens, sur les rayons poussiéreux de certaines bibliothèques… ou sur PriceMinister… Comment comprendre en effet "l’Asie de papa" sans jamais avoir lu au préalable ce qu’en qu’écrivaient, pour ne citer qu’eux, « Lulu le chinois » allias Lucien Bodart ou Jean Hougron, cet infatigable commis-voyageur-écrivain qui traversait alors le Sud-est asiatique en faisant pour vivre tous les métiers possibles…

Aller à la rencontre du passé dans une ville comme Hanoï, c’est savoir rechercher entre une galerie de peinture en vogue et une boutique de luxe de l’ancienne rue Paul Bert devenue aujourd’hui Trang Tien, les inscriptions en français qui ont parfois survecu au temps, les vieilles façades autrefois constellées d’impacts ou cette terrasse sur laquelle en septembre 1946 nos compatriotes, libérés tout à la fois du joug japonais et de la main mise temporaire mais sanglante du Vietminh, s’étaient agglutinés pour acclamer l’arrivée des premiers éléments du corps expéditionnaire français en Extrême-Orient du général Leclerc… Si l’agent de circulation juché sur son socle a aujourd’hui disparu, remplacé par des feux tricolores bien plus efficaces et si les photos ont pris de la couleur, le bâtiment de la banque franco-chinoise et l’opéra devenu théâtre national, sont pourtant toujours présents…

Aller à la rencontre du passé, c’est aussi parcourir l’ex-pont Doumer devenu pont Long Biên et ses 1600 mètres de travées jetées sur le Fleuve Rouge… Bien sûr on peut se contenter d’admirer simplement la prouesse technologique qu’est cette construction de type Eiffel réalisée par nos ingénieurs et qui a su résister aux ans et aux bombardements américains… Mais on peut aussi comme moi n'y aller, rien que pour fouler des pieds ces quelques mètres carrés de trottoir lézardé par les fissures, où comme j’aime à le penser, la première guerre d’Indochine a d’une certaine façon commencé et où elle s’est aussi achevée…

Ces quelques mètres carrés de trottoir lézardé par les fissures… c’est en effet l’endroit précis où devant une sentinelle chinoise impassible, le général Leclerc "battait la semelle" le 18 mars 1946, attendant que soit dissipé avec son homologue chinois nationaliste, le "malentendu" qui retardait son entrée dans la ville…

Ces quelques mètres carrés de trottoir lézardé par les fissures… c’est aussi cette rampe d’accès au pont Doumer dont la rambarde reflète encore l’ombre des tabors marocains qui évacuaient la ville en ce jour sombre d’octobre 1954, à quelques heures seulement de l’arrivée du Vietminh…

Mais il est probable que ces vieilles pierres et que cette ferraille importée entre 1899 et 1902 par la société « Daydé & Pillé » comme l’atteste encore une plaque en fonte, ne parlent sans doute pas de la même façon au backpaker étranger de passage, à la vendeuse de fleurs qui y travaille quotidiennement pour vivre ou à ce jeune couple qui vient s’y faire photographier pour un modeste voyage de noces…

Aller à la rencontre du passé, ce peut être aussi simplement s’asseoir et méditer dans un lieu chargé d’histoire où résonnent encore les rires d’une jeune élite prématurément disparue… Plutôt que de gagner la terrasse de l’ancien club nautique qui domine les eaux grises du petit lac et qui était autrefois le refuge de la jeunesse dorée de la colonie, on peut toujours aller boire un « cognac soda » à l’hôtel « Hoa Binh »… Mais qui se souvient en fin de compte que cet hôtel s’appelait autrefois « le Splendid » et que c’est là que logeaient ces jeunes officiers de Légion Etrangère, gouailleurs et insouciants, dont on ne savait trop jamais en les croisant s’ils étaient des miraculés ou des morts en sursis… Seul devant mon verre et réfugié dans mon silence, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour ces jeunes lieutenants et capitaines qui ont pris à ce comptoir leur dernier verre en ce soir d’octobre 1950, avant d’aller se faire tuer quelque part dans les calcaires du nord, sur cette route coloniale n° 4 qu’on appelait aussi la route du sang…

 

De la photo sépia à la photo numérique…

Aller à la rencontre du passé c’est aussi savoir prendre "le risque" de se faire renverser dans la cohue des milliers de deux roues qui sillonnent Hanoï pour essayer de reproduire presque "à l’identique" ce reportage photo de Life paru voilà soixante ans… Tout est encore là : le vieux château d’eau édifié au bout de la Rue du papier, ce commissariat de quartier près du petit lac devenu une "Police station" aux volets toujours aussi clos qu’à l’époque de la très redoutée Sureté générale… ou cette fontaine dans laquelle se baignaient des enfants rieurs, qui ne savaient pas encore qu’à peine sortis de l’adolescence, ils iraient à leur tour se battre un jour contre les Américains ou contre les Chinois.

Poursuivant notre route nous passons devant le pont du « temple de la montagne de jade » sur lequel chahutaient jadis des soldats de l’infanterie de marine mais qui ont laissé la place à des touristes beaucoup plus sages, puis empruntons l’ex boulevard Francis Garnier et allons jusqu’au Continental. Devant ce palace emblématique, deux tractions avant Citroën proposées à la location nous invitent pour une ballade rétro dans Hanoï …

Tout à côté, de l’ancien palais du Résident supérieur au Tonkin devenu maison d’hôtes de la République du Vietnam, la fontaine de l’ancien square Chassagneux où il est de bon ton de faire ses photos de mariage est elle aussi le témoin muet d’une époque qui ne survit plus qu’à travers quelques photos jaunies… Quand à la cathédrale Saint Joseph, elle est toujours là, certes un peu marquée par le temps et l’humidité... Les cyclos qui, rangés en rang d’oignon devant le parvis, attendaient leurs passagers et les mendiants mutilés qui quêtaient à la sortie de la messe ont simplement été remplacés par des routards venus chercher en ces lieux un peu d’ombre et de fraîcheur…

Mais aller à la rencontre du passé c’est également parcourir ces trottoirs encombrés du quartier des « trente six guildes » et avaler une soupe vietnamienne au milieu de la cohue avant d’oser pénétrer dans l’arrière salle de la boutique du 90 rue de la Soie, aujourd’hui Hang Dao, pour y découvrir au mur la copie agrandie d’une photographie de la devanture, prise dans années 50 et qui atteste d’une longue tradition familiale de la confection…

Aller à la rencontre du passé c’est enfin déambuler dans l’ancienne citadelle où de jeunes et ravissantes étudiantes vietnamiennes qui ont définitivement remplacé les soldats de la coloniale, posent en ao-dai pour célébrer la nouvelle rentrée universitaire. Comment ne pas partager en les regardant, la fascination qu’ont ressentie nos pères et nos grands pères pour la femme asiatique… Mais l’inscription 1897 qui figure sur une pierre vient me ramener à la réalité en me faisant fort à propos prendre conscience du temps qui passe… et de la nécessité de savoir vivre dans mon époque… Une certaine mélancolie m’étreint au moment où je quitte ces lieux sans que je sois réellement certain qu’elle ait quelque chose à voir avec la tragédie du coup de force japonais du 9 mars 1945 dont les murs de la citadelle portent encore l’empreinte… Enfin, ainsi va la vie…

Jean Lartéguy qui s’y entendait en la matière, trouvait pour sa part qu’Hanoï était une ville trop prude, trop austère, en un mot pas assez métissée… ou pas assez « garce » comme vous voudrez… Mais même si Hanoï est parfois une ville froide… pas seulement en raison du crachin et du climat en période hivernale… elle restera quand même toujours une ville à part en Asie, un peu comme un pont entre l'Occident et l'Orient c'est à dire entre deux mondes, entre deux peuples…

JLM




Quelques sites pour partir à la découverte du Hanoï d’autrefois : 

http://belleindochine.free.fr 

http://fr.hanoi.vietnamplus.vn 

http://hinhxua.free.fr 

http://philippe.millour.free.fr 

http://www.lettresdumekong.fr


lundi 20 juillet 2020

Retour sur les combats de Tu Lê (7) : Sonla




Arrivés à Sonla, nous en avons profité pour effectuer une visite de la localité afin de découvrir l'ex résidence de l'administrateur français et l'ancien pénitentier où étaient internés les révolutionnaires communistes avant l'indépendance.

S'agissant de l'ancienne Résidence, située sur une hauteur ventilée, nous n'avons pas pu voir grand chose car il s'agit là d'une zone protégée qui là comme ailleurs a été bien urbanisée pour les besoins de l'administration vietnamienne... 
On se souviendra toutefois que c'est dans une des cases de passage de la résidence, grâce à la courtoisie de l'administrateur,  que logeaient Bigeard et son épouse lors de son second séjour. Après la chute de Diên Bien  Phû, pendant le périple des officiers français vers les camps d'internement, connaissant ce fait, lesVietnamiens logèrent volontairement pendant une nuit Bigeard dans les ruines de la case qu'il occupait avec son épouse afin de mieux saper son moral...
Seuls les arbres témoignent aujourd'hui du passé.





S'agissant du pénitentier, les vestiges des bâtiments sont toujours présents et conservés avec leurs inscription d'époque en français afin de perpétuer auprès des Vietnamiens d'aujourd'hui le souvenir des "horreurs de l'occupation coloniale"...  

Voici d'ailleurs ce qu'on peut lire sur le site de la VOV 5 (Voix du Vietnam) :
" Construite en 1908 par les Français, la prison de Son La a incarcéré plus de 1.000 communistes vietnamiens. D’une superficie initiale de 500m2, elle a été quadruplée entre 1930 et 1940 pour contenir les indépendantistes de plus en plus nombreux. Jadis véritable terreau de la pensée révolutionnaire, ce pénitencier a été reconnu vestige national en 1962 et vestige national spécial en 2014.

La prison est située sur la colline Khau Ca qui domine la ville de Son La.
Si le panorama est enchanteur, le centre de détention, en contrebas, représentait l’enfer sur terre. Conçue en brique et en pierre, chaque cellule mesure à peine 1,2m2 et est dotée d’un lit en ciment et d’une rangée de menottes et de chaînes fixée au plancher. À moitié recouverte de tôle et à moitié en plein air, la prison était une véritable fournaise en été et une glacière épouvantable en hiver. Réputée pour ses conditions de détention terrifiantes et la barbarie des méthodes infligées aux prisonniers, la prison de Son La n’avait pour seul objectif que de briser la résistance des révolutionnaires.
Mai Vi, un ancien prisonnier, se souvient :
« J’ai été emprisonné à Son La entre 1940 et 1945. Pendant ces cinq ans, je me suis initié à la politique. J’ai été l’une des plumes principales du journal Suôi Reo (frémissement de ruisseau), une publication patriotique de l’époque. Après ma libération, j’ai participé à beaucoup de mouvements patriotiques. La prison de Son La était une véritable école politique».
D’importantes personnalités politiques vietnamiennes telles que Truòng Chinh, Lê Duân, Van Tiên Dung, Nguyên Luong Bang ou encore Tô Hiêu ont été emprisonnées dans ce pénitencier sinistre, transformé en véritable école de pensée. Au milieu des vestiges, trône un pêcher qui a été planté par Tô Hiêu. Cet arbre est devenu le symbole de l’héroïsme des patriotes de Son La et une de ses branches a été plantée devant le Mausolée de Hô Chí Minh à Hanoï. 
Mai Vi précise:
«Tô Hiêu est le maître spirituel des prisonniers. C’est lui qui nous a encouragés à rester forts et unis face à la barbarie de l’ennemi ».
En 1952, avant de quitter Son La, les Français ont bombardé la prison dans l’optique d’effacer leur crime. Elle a de nouveau été endommagée par les bombes américaines en 1965. Les autorités locales ont mené deux grandes campagnes de restauration en 1980 et 1994 et rénové à l’identique certaines parties du vestige comme les murailles barbelées, les deux tours de contrôle, la cuisine et les tunnels souterrains. 
Dinh Huu Duc Tho, un touriste de Danang, indique:
« J’avais entendu parler de cette prison par la presse, mais c’est la première fois que je me rends dans ce berceau de la révolution. Mes enfants sont présents car je veux leur montrer une partie de l’histoire vietnamienne. Il est nécessaire de montrer aux jeunes le prix de l’indépendance ».
Non loin de la prison se trouve le musée de Son La qui présente la diversité culturelle et ethnique de la région. La collection d’objets archéologiques et les archives et souvenirs du président Hô Chi Minh conservées depuis sa visite aux minorités ethniques locales sont particulièrement intéressantes."


Comme il  s'agit d'un site qui ne reçoit pas beaucoup de visiteurs français, voici une série de photis permettant de le  découvrir :






































En ce qui concerne la ville de Sonla, bien différente de celle  dont  parle Bigeard dans ses mémoires, elle se situe sur un plateau élevé entouré de petits sommets couverts de jungle.

Le lendemain nous avons rallié Sonla à Nasan par une petite route afin de découvrir le site de la bataille de 1953. Malheureusement, non seulement le temps nous a manqué pour monter sur les pitons entourant le célèbre aérodrome mais en outre nous n’avons même pas pu apercevoir ce dernier… En effet, bien qu’ayant longé la piste sur plusieurs kilomètres en suivant l’ex RP 41, la piste était cachée sur toute sa longueur par un mur de terre, par la végétation et par les constructions… Pas brillant de notre part… Même si la vue d’une piste d’aviation fermée à ce moment là ne présente aucun intérêt en soi ce fut un peu frustrant… Nous avons néanmoins fait une randonnée de près d'une trentaine de kilomètres dans un décor de rizières et de collines magnifiques…







Après un retour en taxi sur Sonla, nous sommes rentrés sur Hanoi le lendemain au terme d'un voyage retour de près d'une journée, en passant par Hoa Bhin, theatre d'une autre célebre bataille à l'époque du général Salan... Mais ceci est une autre histoire...


Nota : si certains veulent entreprendre ce périple je reste à leur disposition pour leur communiquer les informations pratiques et topographiques dont ils auraient besoin... jean-luc.martin@live.fr





Retour sur les combats de Tu Lê (6) : de Muong Chen à la Rivière noire






22 octobre 1952 :
Après être parvenu aux alentours de 19 h la veille à traverser le rideau de troupes ennemies qui achevaient l'encerclement du village de Muong Chen, le 6° BCPC poursuit sa progression en direction du Sud-ouest en longeant la vallée de la Nam Chang.

Peu après avoir quitté Muong Chen, on traverse une zone de sources chaudes répertoriées sur les cartes d'époque et où l'on peut se baigner dans des bassins aménagés, voire se loger et manger...



La vallée de la Nam Chang aboutit au terme d'une quinzaine de kilomètres de progression à une retenue d'eau importante qui n'existait pas à l'époque.



L'arrivée au barrage :



Au niveau du barrage la vallée de la Nam Chang s'enfonce vers le sud en direction de la Rivière noire... Peut être y avait-il  là un itinéraire d'exfiltration supplémentaire pour le 6° BPC mais le terrain semble encaissé....

 Après le barrage la piste poursuit en direction du Sud-ouest et monte vers le col de Itong :




Vers 9 h du matin, les éléments de tête du bataillon prennent contact avec un détachement du poste de Itong qui s'est porté au niveau du col marquant la ligne de partage des eaux entre le bassin du Fleuve rouge et celui de la Rivière noire.

Le col de Itong


Le col de Itong qui se situe à environ 1000 m d'altitude constitue un changement de compartiment de terrain notable car la piste bascule ensuite vers une zone beaucoup plus basse. Pour le 56° BVN envoyé depuis la Rivère Noire pour couvrir le repli du 6° BPC, il est évident qu'il lui a fallu un certain temps pour gagner cette position. Bigeard dans ses mémoires est très dur avec ce bataillon dont il critique l'installation en coup d'arrêt trop légère au regard de la pression ennemie... mais ces citiques me semblent un peu injustes à maints égards...
1) Au vu du terrain, il me semble en effet d'une part qu'il était très difficile au 56° BVN de tenir ce point du terrain qui est dominé de part et d'autre par des hauteurs facilitant le débordement... 
2) Par ailleurs, en s'installant le "dos au vide", les hommes du 56° BVN ne disposaient d'aucun compartiment arrière pour se rétablir si leur ligne d'arrêt était enfoncée,
3) Une installation effcace aurait nécessité davantage de temps et un minimum de matériels pour pouvoir aménager le terrain... Rappelons que sur Tu Lê, le 6° BPC a pu disposer de délais conséquents après son parachutage (soit 36 h), a bénéficié de renforcements sous forme d'un aérolargage de mines et de barbelés (une unité de feu supplémentaires et 5 tonnes de fret) et a pu s'appuyer sur un terrain relativement plus favorable.  
4) Ajoutons enfin enfin que les parachutistes du 6°BPC lors de leur coup d'arrêt de Tu Lê étaient dans un état de fatigue moindre au regard de la situation des soldats vietnamiens du 56° BVN qui avant d'arriver au col venaient de parcourir une trentaine de kiomètres depuis la Rivière noire avec pour parvenir à leur ligne d'implantation un dénivelé équivalent à celui de l'ascension du Khau Pha...

Dans de telles conditions il est évident que le 56° BVN ne pouvait donner qu'un coup d'arrêt temporaire permettant au 6° BPC de gagner un peu  de temps et qu'il était illusoire de le voir couvrir le repli du 6° BPC... mais seules restent hélàs  les critiques acerbes du CBA Bigeard à l'égard de cette unité locale de valeur opérationnelle bien évidemment inférieure à celle de son bataillon.

Les hauteurs dominant le col de Itong

Comme on peut le voir sur la photo ci-dessous qui montre la nature du terrain en arrière de la position dévolue au 56° BVN, l'expression s'installer "dos au vide" prend tout son sens :  



Grâce à l'amélioration de la météo les B 26 attaquent les éléments ennemis qui suivent le bataillon et annoncent que le poste de Muong Chien est tombé mais que des survivants de la garnison auraient trouvé refuge sur les pitons au Sud du poste...
A 14 h, la tête du bataillon atteint le poste de Itong, couvert par une compagnie du 56° BVN.


A 19 h 30, la compagnie du 56° BVN placée en bouchon au col de Itong face au Nord-est est en toute logique bousculée et disperséée par les éléments ennemis sans que le reste du bataillon puisse intervenir pour la recueillir.
Devant la poussée de l'adversaire, l'évacuation du poste de Itong s'impose mais Bigeard décide de laisser la garnison du poste en place afin de retarder l'avance vietminh jusqu'au 23 octobre à 2 h du matin puis de décrocher. On notera  qu'une nouvelle fois Bigeard n'hésite pas à laisser derriere lui des élements d'une autre unité pour sauver son bataillon... unité de valeur operationnelle insignifiante car ce sont des supplétifs...
A 21 h, le 6° BPC suivi des éléments du 56 BVN et de la garnison de Gia Hoi entame son repli.



Paul Corcuff, le photographe auteur des clichés en noir et blanc

Le lieutenant Elise, officier transmissions du 6° BPC

23 octobre 1952 :
Parvenu à la Rivière noire, le 6° BPC entame le franchissement du cours d'eau à partir de 2 h du matin sur le site de Ban Ta Bu puis un peu plus tard d'un affluent de la Rivière noire à Muong Bu.






A 9 h du matin  le 6° BPC est enlevé en camion et acheminé sur Son La, le regroupement du bataillon étant achevé en fin de journée, puis sur l'aérodrome de Na San pour ré-équipement et rapatriement de l'unité vers Hanoï.

Aérodrome de Na San aujourd'hui

Le bilan final du 6°BPC fait donc apparaître un effectif total de 96 tués et disparus....






A l'issue du retour à Hanoï la prise d''armes organisée sur le stade Mangin dans l'enceinte de la citadelle permit de récompenser 382 hommes sur les 666 ayant participé à l'opération de Tu Lê.


Cérémonie de remise de décorations au stade Mangin à Hanoï

Cérémonie de remise de décorations au stade Mangin à Hanoï

Cérémonie de remise de décorations au stade Mangin à Hanoï



Informations pratiques :

Après avoir quitté de bonne heure notre guest house de Muong Chen, nous avons entamé la partie la plus pénible et la partie la plus longue de notre périple le long de la rivière Nam Chang puisque nous avions prévu de couvrir dans la journée les 40 et quelques kilomètres de parcours...
Si la topographie de ce tronçon du raid a bien changé depuis les années 1952, cela reste encore une zone relativement calme car la route qui suit la vallée est assez peu fréquentée et on traverse de nombreux villages thaï disséminés tout au long de l'itinéraire.

Compte tenu de l'altitude la progression n'a pas été trop difficile jusqu'au col de Itong mais à partir de ce point la route "dégringole" ensuite rapidement de près de 1000 mètres et la chaleur devient réellement pénible à supporter dans la tranche 11 h - 16 h.

Pris par le temps et par la nuit, ne disposant pas d'hébergement, nous avons donc abrégé sur les quelques kilomètres restant notre marche en nous faisant acheminer par moto pour traverser la ville rue et nous faire déposer dans un hôtel du gouvernement.



Le lendemain matin nous sommes repartis à  pied de l'hôtel vers la Rivière Noire, pensant initialement gagner à pied Sonla...  histoire de faire plus long que le bataillon Bigeard... La chaleur étouffante et la circulation très dangereuse sur cette route étroite et encaissée reliant la Rivière noire à Sonla nous a amené à stopper notre progression à Ban Tabu et à y prendre un bain rafraîchissant avant de monter dans un bus local pour gagner Sonla... Dans cette ville importante il n'y a aucun problème pour trouver un hébergement dans l'un des nombreux hôtels.



Avec le recul je pense que plutôt que de traverser la Rivière noire sur son pont, nous aurions été mieux avisés de longer sa rive gauche sur quelques kilomètres puis de franchir le fleuve grâce à une des barques de pêcheur que l'on peut y trouver.... exactement comme le fit le bataillon Bigeard.


Arrivee au pont sur la riviere Noire pour Jean Baillaud et moi

 Mes préparatifs pour la baignade dans la riviere Noire...