jeudi 20 octobre 2022

Retour sur les combats de Tu Lê (5) : Le repli de Khau Pha à Muong Chen


Le parcours du 6° BPC


21 octobre :
Après son regroupement au col du Khau Pha, le bataillon reprend sa progression vers 3 h du matin et quitte le col en direction de Muong Chen.





A partir de 8 h l'arrière garde est accrochée à Chu Tin Van mais le bataillon ne peut bénéficier d'aucun appui aérien en raison de la météo défavorable.
Pendant son repli le bataillon est suivi de près par des élements ennemis qui tentent une nouvelle fois de le déborder afin de le couper en deux. Afin d'obliger l'ennemi à relacher sa pression le CBA Bigeard envoie son adjoint en avant sur l'axe de repli afin de préparer une série d'embuscades le long de l'itinéraire, les compagnies se repliant "en perroquet" à tour de rôle après le coup d'arrêt..
L'une de ces embuscades préparées par le capitaine Tourret a eu lieu précisemment au niveau de ce col au lieu dit Nam Man  :

Le col de Nam Man



Le village de Muong Chen est atteint en début d'après midi, le bataillon étant couvert par des éléments du poste qui se sont mis en place au col d'accès à la cuvette.


Arrivée d'un blesssé au village de Muong Chen


La halte du bataillon au poste de Muong Chen


A partir de 14 h l'aviation intervient et signale des  éléments vietminh sur les pitons Nord et Nord - ouest de Muong Chen. Progressivement, l'ennemi entreprend en effet le bouclage de la cuvette afin d'anéantir simultanément le bataillon et la garnison de supplétifs.
Le commandement annonce l'envoi d'un bataillon en direction de Muong Chen afin de renforcer le 6° BPC qui doit s'y installer en défensive.
Jugeant la position de Muong Chen indéfendable face à l'avancée du Vietminh, le CBA Bigeard décide de reprendre sa progression en direction de la Rivière noire à compter de 19 h.
Le CBA Bigeard donne alors l'ordre à l'adjudant Peyrol de tenir la position jusqu'à 22 h afin de lui permettre de s'exfiltrer.
L'attaque ennemie débute vers 21 h, peu après que le bataillon finisse son exfiltration à travers le dispositif ennemi qui se met en place en début de nuit sans parvenir du fait de l'obscurité à identifier les soldats français...

Le récit du combat livré ce soir là par l'adjudant Peyrol et ses hommes a été relaté par Bernard Fall dans son ouvrage : "Guerres d’Indochine", "France 1946/54, Amérique 1957/…" paru aux éditions « J’ai Lu ».

          " Pour permettre à la colonne Bigeard de gagner les quelques précieuses heures nécessaires à son repli vers la Rivière Noire, après la sanglante embuscade subie par le 6e B.P.C. au col de Tu-Lé, une nouvelle action retardatrice était indispensable.

Le choix de Bigeard se porta sur le petit poste de Muong-Chên, situé à 33 kilomètres de Nghia-Lô et dont la garnison était composée de 80 volontaires thaïs de la 284e Compagnie de supplétifs locaux, commandés par l’adjudant-chef Peyrol et encadré par trois autres sous-officiers français. Le 20 octobre au soir, la colonne Bigeard atteignit Muong-Chên, situé au sommet d’une colline qui défendait le chemin menant à la Rivière Noire.
La position était composée d’un blockhaus en rondins, de deux petits baraquements et d’un autre blockhaus encore inachevé. Ne disposant pas d’assez de fils de fer barbelés, Peyrol et ses hommes avaient construit des haies de bambous acérés. Conçu à l’origine pour abriter de simples forces de police, le poste n’avait rien du point d’appui solide destiné à endiguer une forte attaque ennemie.
Mais c’était là justement la mission que Bigeard allait confier à l’adjudant-chef Peyrol.

- "Ecoutez, Peyrol", expliqua Bigeard, "J’ai avec moi cinq cents paras et notre mission est de retarder l’avance ennemie pour permettre l’acheminement de nos unités vers la Rivière Noire. Les Viets ont une heure de retard sur nous et il nous faut une avance supplémentaire de trois heures. Vous allez nous les donner, ces trois heures ! C’est le sacrifice de vos deux sections en échange de mon bataillon et de plusieurs autres postes du pays Thaï. Si vous tenez au moins trois heures nous aurons une chance de passer".

Peyrol, un homme de trente-quatre ans, avala sa salive. Avec ses 80 thaïs contre le gros de la Division 312, il n’aurait pas la moindre chance de s’en tirer. Et chez lui, à Verdun, on célébrait aujourd’hui même, l’anniversaire de sa fillette. Il avait même emporté à Muong-Chên une bouteille de champagne pour la circonstance. Du champagne tiède, bien sûr, mais du champagne quand même. Bon, on la boirait un autre jour, si autre jour il y avait.
- Bien, mon commandant, répondit Peyrol.
- Merci, ajouta Bigeard, je savais que je pouvais compter sur vous.

Côte à côte, l’officier et l’adjudant-chef ressortirent dans le crépuscule ; un peu partout les parachutistes s’étaient allongés à même le sol pour se reposer ; ils ne prenaient pas la peine de dessangler leurs paquetages, car ils savaient qu’il leur faudrait repartir d’une minute à l’autre, lourdement chargés de leur ravitaillement, de leurs chargeurs et de leurs blessés.
A 18 h 15 le dernier parachutiste en tenue léopard avait quitté Muong-Chên en direction de l’ouest. L’adjudant-chef Peyrol et le sergent Cheyron se mirent à prendre les mesures nécessaires pour que Bigeard disposât de trois heures de plus. Les partisans Thaï creusaient sans mot dire des nids de fusil-mitrailleur, achevaient d’aménager quelques boyaux reliant les emplacements de tir, et remplissaient de sable des sacs de protection en osier, que les récentes pluies avaient tassés. On ne les avait pas renseignés sur la mission qu’ils auraient à remplir et pourtant grâce à ce mystérieux "téléphone de la brousse" qui fonctionne si bien dans les pays où la population est pratiquement illettrée, ils savaient que de très importantes forces ennemies approchaient ; en bons chasseurs habitués depuis leur plus jeune âge à traquer le gibier, ils avaient évalué leurs propres chances de s’en tirer avec autant de précision que l’avait fait le commandant français.

Moins d’une heure après le départ des parachutistes, les premiers obus des mortiers viets commencèrent à pleuvoir sur Muong-Chên. Une fois de plus, l’ennemi réussit à investir le poste à distance de tir sans éveiller l’attention des patrouilles que la garnison avait lancées pour surveiller les voies d’accès probables. Le service de renseignements Viet, ou ses patrouilles d’avant-garde, avaient comme d’habitude effectué un excellent travail. Profitant d’un léger pli du terrain qui les abritait du tir des armes automatiques, l’ennemi se lança à l’assaut du blockhaus sud. Cette attaque fut suivie de plusieurs vagues de fantassins, armés uniquement de grenades qui submergèrent le fortin inachevé. Ils firent d’abord sauter les barbelés puis les palissades de bambous et enfin tuèrent les servants des fusils mitrailleurs. La première vague de grenadiers lancée contre cet abri essuya de lourdes pertes mais les vagues suivantes apparurent aussitôt : les hommes enjambaient les morts et les blessés et se jetaient en avant

En dépit de la violence de l’attaque, le petit poste de Muong-Chên, brûlant en partie et à demi écrasé, tenait encore trois heures plus tard. Cependant, à 22 heures la situation était devenue désespérée ; toutes les armes automatiques étaient soit hors de combat, soit à court de munitions et la garnison se trouvait littéralement étouffée par le poids des morts et blessés ennemis qui submergeaient les tranchées et les positions de tir. La capture ou l’anéantissement sur place des derniers survivants de Muong-Chên ne retardent plus d’une seconde la marche de l’ennemi.
Après avoir piégé la dernière casemate, ainsi que la soute à munitions, Peyrol ordonna une sortie dans l’espoir de franchir les lignes. Tirant à feu continu de toutes leurs armes, les hommes s’élançaient vers un sentier que Peyrol avait récemment fait tailler dans la jungle et qui de ce fait n’était pas connu de l’ennemi. La prévoyance de l’adjudant-chef fut payante et à couvert de la nuit noire, les Thais connaissent mieux les lieux que leurs adversaires, l’obscurité bienveillante les dissimula.

Lorsqu’ils se comptèrent, à l’aube, ils découvrirent qu’ils étaient 43, dont trois Français et quarante Thaïs. Une partie de cache-cache dont la mort était l’enjeu commençait pour eux, car les Viet-Minh avaient lancé deux compagnies à leur poursuite.

Cette chasse allait durer douze jours et s’étendre sur près de 200 kilomètres de jungle. Peyrol et ses hommes eurent à escalader des chaînes de 2 600 mètres ; à traverser à la nage des rivières - tâche d’autant plus difficile que le sergent Cheyron ne savait pas nager. Le soldat Destaminil marchait pieds nus, l’enflure de ses pieds ensanglantés ne lui permettant plus d’enfiler ses bottes.

Enfin, le 5 novembre, ils escaladèrent une dernière chaîne et au-dessus d’eux le ciel bleuit à mesure que les frondaisons se faisaient moins épaisses Le supplétif thaï qui marchait en éclaireur s’arrêta et fit signe aux autres.

- La Rivière Noire ! dit-il.
C’était bien la Rivière Noire, elle roulait des eaux brunâtres, elle était rapide et traîtresse, mais atteindre l’autre berge signifiait retrouver la sécurité. Il leur fallait encore dégringoler dans la jungle le long des pentes abruptes et ce genre de descente est plus harassant qu’une ascension
Ils avançaient, tombaient, roulaient plus qu’ils ne marchaient et, vers 16 heures, ce jour-là, ils atteignirent le fond de la vallée. La Providence les secourut une fois de plus, elle se présenta sous les traits d’un Thaï d’une tribu amie.

- Impossible de passer la rivière de jour, leur dit il, cachez-vous sous le couvert pour attendre la nuit. Les patrouilles viets sillonnent la rive mais les vôtres tiennent encore l’autre berge. Restez cachés jusqu’à la tombée du jour ; je vous apporterai du riz et je vous guiderai.

Pouvait-on faire confiance à cet homme ? Les supplétifs eux-mêmes n’en savaient rien. Le Viet-Minh offrait de fortes primes à qui les aidait à s’emparer d’isolés et à leur prendre leurs armes ; les primes étaient encore plus fortes lorsqu’il s’agissait de postes émetteurs. S’il les livrait, le Thaï serait riche jusqu’a la fin de ses jours. Peyrol et ses hommes étaient trop à bout pour ne pas se montrer fatalistes.

Une fois la nuit tombée, le Thaï les rejoignit ; il était porteur d’un panier de riz gluant, l’aliment de base du montagnard. Les hommes l’avalèrent goulûment et burent à grandes gorgées l’eau bourbeuse de la rivière, mais le Thaï déconseilla formellement à Peyrol de tenter la traversée cette nuit-là.

- Les Français ne sont plus en position le long de l’autre berge, dit-il, il y a des patrouilles Viets même de l’autre côté. Attendez demain et je découvrirai le meilleur passage et vous procurerai des radeaux ; les eaux de la rivière sont trop rapides pour que vous puissiez traverser à la nage.

Certains pleuraient presque de désespoir ; se trouver si près du salut et ne pas pouvoir l’atteindre ! Cependant, que pouvaient-ils faire d’autre que d’attendre ? Une fois de plus, ils se couchèrent à même le sol humide et froid de la jungle. Le lendemain, un petit Morane, qui effectuait une reconnaissance au-dessus de la rivière, attira Peyrol et ses hommes hors du couvert ; ils ne pouvaient se retenir, ils criaient et brandissaient le drapeau du poste de Muong-Chên qu’ils avaient emporté avec eux. L’avion perdit de l’altitude et leur jeta une boite lestée contenant un message :
"Nous vous avons vu. Rentrez votre drapeau. Restez à couvert. Nous prévenons les copains de l’autre bord. Bonne chance".

Le soir du même jour, Peyrol et ses hommes, grâce au fidèle Thaï, purent arracher quelques planches d’une hutte abandonnée et construire des radeaux de fortune à bord desquels ils traversèrent la rivière. Sans abandonner ni leurs armes, ni le poste de radio ils atteignirent l’autre rive.

Des silhouettes sombres émergèrent de la forêt à proximité du point où ils venaient de toucher terre. Une subite et ultime angoisse agrippa Peyrol et ses hommes et les fit se saisir de leurs mitraillettes et grenades à la main, mais une voix bien française les héla. Le poste de Muong-Bu, le plus proche de leur position, avait été alerté par le Morane et avait envoyé au-devant d’eux, une colonne de secours.

Toutes les émotions qu’ils avaient refoulées depuis tant de jours, l’épuisement physique et nerveux consécutif aux épreuves endurées depuis deux semaines, les submergèrent d’un coup ; Peyrol et ses hommes s’effondrèrent littéralement sur le sol, pleurant comme des enfants, incapables de faire un pas de plus. Ils avaient été portés disparus et Bigeard avait même demandé l’attribution de citations à titre posthume pour leur vaillant combat d’arrière garde au poste de Muong-Chên.

Sur les 84 hommes que comptait la garnison de Muong-Chên, seize seulement atteignirent la Rivière Noire."


NB : L'adjudant-chef Robert Peyrol, doyen de sa commune, est décédé à l'age de 101 ans le 11 novembre 2019 au centre hospitalier de Vitry-le-François. Il a été inhumé le lundi 18 novembre à Arrigny. 


Voici les vestiges du poste de l'adjudant Peyrol, tel qu'ils étaient visibles en avril 2019 lors de notre randonnée :


Vestiges de tranchées entourant le poste 

Un blockhaus du poste


Vestiges du poste de Muong Chien 


En fond de tableau la vallée par laquelle le bataillon est arrivé (...et nous aussi !)



Notes pratiques : Pendant notre randonnée, après avoir quitté Tu Lê, nous nous sommes arrêtés une première nuit à l'écolodge de Mu Can Chai après l'ascencion du col de Khau Pha, puis une seconde fois dans une guest house de Muong Chen après une étape relativement courte, ce qui nous a permis de récupérer tout en nous laissant le temps d'étudier le terrain pour y repositionner les évènements et de prendre suffisamment de photos. Je publie ci-dessous les impressions écran de mon tracé GPS Garmin à partir du col du Khau Pha jusqu'à Muong Chen ainsi que deux agrandissements de la vallee permettant de situer l'emplacement du poste de l'adjudant Peyrol.





Au centre (Terre-plein marron dégagé devant un batiment) l'emplacement de l'ancien poste

(A suivre...) 


Retour sur les combats de Tu Lê (6) : de Muong Chen à la Rivière noire






22 octobre 1952 :
Après être parvenu aux alentours de 19 h la veille à traverser le rideau de troupes ennemies qui achevaient l'encerclement du village de Muong Chen, le 6° BCPC poursuit sa progression en direction du Sud-ouest en longeant la vallée de la Nam Chang.

Peu après avoir quitté Muong Chen, on traverse une zone de sources chaudes répertoriées sur les cartes d'époque et où l'on peut se baigner dans des bassins aménagés, voire se loger et manger...



La vallée de la Nam Chang aboutit au terme d'une quinzaine de kilomètres de progression à une retenue d'eau importante qui n'existait pas à l'époque.



L'arrivée au barrage :



Au niveau du barrage la vallée de la Nam Chang s'enfonce vers le sud en direction de la Rivière noire... Peut être y avait-il  là un itinéraire d'exfiltration supplémentaire pour le 6° BPC mais le terrain semble encaissé....

 Après le barrage la piste poursuit en direction du Sud-ouest et monte vers le col de Itong :




Vers 9 h du matin, les éléments de tête du bataillon prennent contact avec un détachement du poste de Itong qui s'est porté au niveau du col marquant la ligne de partage des eaux entre le bassin du Fleuve rouge et celui de la Rivière noire.

Le col de Itong


Le col de Itong qui se situe à environ 1000 m d'altitude constitue un changement de compartiment de terrain notable car la piste bascule ensuite vers une zone beaucoup plus basse. Pour le 56° BVN envoyé depuis la Rivère Noire pour couvrir le repli du 6° BPC, il est évident qu'il lui a fallu un certain temps pour gagner cette position. Bigeard dans ses mémoires est très dur avec ce bataillon dont il critique l'installation en coup d'arrêt trop légère au regard de la pression ennemie... mais ces citiques me semblent un peu injustes à maints égards...
1) Au vu du terrain, il me semble en effet d'une part qu'il était très difficile au 56° BVN de tenir ce point du terrain qui est dominé de part et d'autre par des hauteurs facilitant le débordement... 
2) Par ailleurs, en s'installant le "dos au vide", les hommes du 56° BVN ne disposaient d'aucun compartiment arrière pour se rétablir si leur ligne d'arrêt était enfoncée,
3) Une installation effcace aurait nécessité davantage de temps et un minimum de matériels pour pouvoir aménager le terrain... Rappelons que sur Tu Lê, le 6° BPC a pu disposer de délais conséquents après son parachutage (soit 36 h), a bénéficié de renforcements sous forme d'un aérolargage de mines et de barbelés (une unité de feu supplémentaires et 5 tonnes de fret) et a pu s'appuyer sur un terrain relativement plus favorable.  
4) Ajoutons enfin enfin que les parachutistes du 6°BPC lors de leur coup d'arrêt de Tu Lê étaient dans un état de fatigue moindre au regard de la situation des soldats vietnamiens du 56° BVN qui avant d'arriver au col venaient de parcourir une trentaine de kiomètres depuis la Rivière noire avec pour parvenir à leur ligne d'implantation un dénivelé équivalent à celui de l'ascension du Khau Pha...

Dans de telles conditions il est évident que le 56° BVN ne pouvait donner qu'un coup d'arrêt temporaire permettant au 6° BPC de gagner un peu  de temps et qu'il était illusoire de le voir couvrir le repli du 6° BPC... mais seules restent hélàs  les critiques acerbes du CBA Bigeard à l'égard de cette unité locale de valeur opérationnelle bien évidemment inférieure à celle de son bataillon.

Les hauteurs dominant le col de Itong

Comme on peut le voir sur la photo ci-dessous qui montre la nature du terrain en arrière de la position dévolue au 56° BVN, l'expression s'installer "dos au vide" prend tout son sens :  



Grâce à l'amélioration de la météo les B 26 attaquent les éléments ennemis qui suivent le bataillon et annoncent que le poste de Muong Chien est tombé mais que des survivants de la garnison auraient trouvé refuge sur les pitons au Sud du poste...
A 14 h, la tête du bataillon atteint le poste de Itong, couvert par une compagnie du 56° BVN.


A 19 h 30, la compagnie du 56° BVN placée en bouchon au col de Itong face au Nord-est est en toute logique bousculée et disperséée par les éléments ennemis sans que le reste du bataillon puisse intervenir pour la recueillir.
Devant la poussée de l'adversaire, l'évacuation du poste de Itong s'impose mais Bigeard décide de laisser la garnison du poste en place afin de retarder l'avance vietminh jusqu'au 23 octobre à 2 h du matin puis de décrocher. On notera  qu'une nouvelle fois Bigeard n'hésite pas à laisser derriere lui des élements d'une autre unité pour sauver son bataillon... unité de valeur operationnelle insignifiante car ce sont des supplétifs...
A 21 h, le 6° BPC suivi des éléments du 56 BVN et de la garnison de Gia Hoi entame son repli.



Paul Corcuff, le photographe auteur des clichés en noir et blanc

Le lieutenant Elise, officier transmissions du 6° BPC

23 octobre 1952 :
Parvenu à la Rivière noire, le 6° BPC entame le franchissement du cours d'eau à partir de 2 h du matin sur le site de Ban Ta Bu puis un peu plus tard d'un affluent de la Rivière noire à Muong Bu.






A 9 h du matin  le 6° BPC est enlevé en camion et acheminé sur Son La, le regroupement du bataillon étant achevé en fin de journée, puis sur l'aérodrome de Na San pour ré-équipement et rapatriement de l'unité vers Hanoï.

Aérodrome de Na San aujourd'hui

Le bilan final du 6°BPC fait donc apparaître un effectif total de 96 tués et disparus....






A l'issue du retour à Hanoï la prise d''armes organisée sur le stade Mangin dans l'enceinte de la citadelle permit de récompenser 382 hommes sur les 666 ayant participé à l'opération de Tu Lê.


Cérémonie de remise de décorations au stade Mangin à Hanoï

Cérémonie de remise de décorations au stade Mangin à Hanoï

Cérémonie de remise de décorations au stade Mangin à Hanoï



Informations pratiques :

Après avoir quitté de bonne heure notre guest house de Muong Chen, nous avons entamé la partie la plus pénible et la partie la plus longue de notre périple le long de la rivière Nam Chang puisque nous avions prévu de couvrir dans la journée les 40 et quelques kilomètres de parcours...
Si la topographie de ce tronçon du raid a bien changé depuis les années 1952, cela reste encore une zone relativement calme car la route qui suit la vallée est assez peu fréquentée et on traverse de nombreux villages thaï disséminés tout au long de l'itinéraire.

Compte tenu de l'altitude la progression n'a pas été trop difficile jusqu'au col de Itong mais à partir de ce point la route "dégringole" ensuite rapidement de près de 1000 mètres et la chaleur devient réellement pénible à supporter dans la tranche 11 h - 16 h.

Pris par le temps et par la nuit, ne disposant pas d'hébergement, nous avons donc abrégé sur les quelques kilomètres restant notre marche en nous faisant acheminer par moto pour traverser la ville rue et nous faire déposer dans un hôtel du gouvernement.



Le lendemain matin nous sommes repartis à  pied de l'hôtel vers la Rivière Noire, pensant initialement gagner à pied Sonla...  histoire de faire plus long que le bataillon Bigeard... La chaleur étouffante et la circulation très dangereuse sur cette route étroite et encaissée reliant la Rivière noire à Sonla nous a amené à stopper notre progression à Ban Tabu et à y prendre un bain rafraîchissant avant de monter dans un bus local pour gagner Sonla... Dans cette ville importante il n'y a aucun problème pour trouver un hébergement dans l'un des nombreux hôtels.



Avec le recul je pense que plutôt que de traverser la Rivière noire sur son pont, nous aurions été mieux avisés de longer sa rive gauche sur quelques kilomètres puis de franchir le fleuve grâce à une des barques de pêcheur que l'on peut y trouver.... exactement comme le fit le bataillon Bigeard.


Arrivee au pont sur la riviere Noire pour Jean Baillaud et moi

 Mes préparatifs pour la baignade dans la riviere Noire...




Retour sur les combats de Tu Lê (7) : Sonla




Arrivés à Sonla, nous en avons profité pour effectuer une visite de la localité afin de découvrir l'ex résidence de l'administrateur français et l'ancien pénitentier où étaient internés les révolutionnaires communistes avant l'indépendance.

S'agissant de l'ancienne Résidence, située sur une hauteur ventilée, nous n'avons pas pu voir grand chose car il s'agit là d'une zone protégée qui là comme ailleurs a été bien urbanisée pour les besoins de l'administration vietnamienne... 
On se souviendra toutefois que c'est dans une des cases de passage de la résidence, grâce à la courtoisie de l'administrateur,  que logeaient Bigeard et son épouse lors de son second séjour. Après la chute de Diên Bien  Phû, pendant le périple des officiers français vers les camps d'internement, connaissant ce fait, lesVietnamiens logèrent volontairement pendant une nuit Bigeard dans les ruines de la case qu'il occupait avec son épouse afin de mieux saper son moral...
Seuls les arbres témoignent aujourd'hui du passé.





S'agissant du pénitentier, les vestiges des bâtiments sont toujours présents et conservés avec leurs inscription d'époque en français afin de perpétuer auprès des Vietnamiens d'aujourd'hui le souvenir des "horreurs de l'occupation coloniale"...  

Voici d'ailleurs ce qu'on peut lire sur le site de la VOV 5 (Voix du Vietnam) :
" Construite en 1908 par les Français, la prison de Son La a incarcéré plus de 1.000 communistes vietnamiens. D’une superficie initiale de 500m2, elle a été quadruplée entre 1930 et 1940 pour contenir les indépendantistes de plus en plus nombreux. Jadis véritable terreau de la pensée révolutionnaire, ce pénitencier a été reconnu vestige national en 1962 et vestige national spécial en 2014.

La prison est située sur la colline Khau Ca qui domine la ville de Son La.
Si le panorama est enchanteur, le centre de détention, en contrebas, représentait l’enfer sur terre. Conçue en brique et en pierre, chaque cellule mesure à peine 1,2m2 et est dotée d’un lit en ciment et d’une rangée de menottes et de chaînes fixée au plancher. À moitié recouverte de tôle et à moitié en plein air, la prison était une véritable fournaise en été et une glacière épouvantable en hiver. Réputée pour ses conditions de détention terrifiantes et la barbarie des méthodes infligées aux prisonniers, la prison de Son La n’avait pour seul objectif que de briser la résistance des révolutionnaires.
Mai Vi, un ancien prisonnier, se souvient :
« J’ai été emprisonné à Son La entre 1940 et 1945. Pendant ces cinq ans, je me suis initié à la politique. J’ai été l’une des plumes principales du journal Suôi Reo (frémissement de ruisseau), une publication patriotique de l’époque. Après ma libération, j’ai participé à beaucoup de mouvements patriotiques. La prison de Son La était une véritable école politique».
D’importantes personnalités politiques vietnamiennes telles que Truòng Chinh, Lê Duân, Van Tiên Dung, Nguyên Luong Bang ou encore Tô Hiêu ont été emprisonnées dans ce pénitencier sinistre, transformé en véritable école de pensée. Au milieu des vestiges, trône un pêcher qui a été planté par Tô Hiêu. Cet arbre est devenu le symbole de l’héroïsme des patriotes de Son La et une de ses branches a été plantée devant le Mausolée de Hô Chí Minh à Hanoï. 
Mai Vi précise:
«Tô Hiêu est le maître spirituel des prisonniers. C’est lui qui nous a encouragés à rester forts et unis face à la barbarie de l’ennemi ».
En 1952, avant de quitter Son La, les Français ont bombardé la prison dans l’optique d’effacer leur crime. Elle a de nouveau été endommagée par les bombes américaines en 1965. Les autorités locales ont mené deux grandes campagnes de restauration en 1980 et 1994 et rénové à l’identique certaines parties du vestige comme les murailles barbelées, les deux tours de contrôle, la cuisine et les tunnels souterrains. 
Dinh Huu Duc Tho, un touriste de Danang, indique:
« J’avais entendu parler de cette prison par la presse, mais c’est la première fois que je me rends dans ce berceau de la révolution. Mes enfants sont présents car je veux leur montrer une partie de l’histoire vietnamienne. Il est nécessaire de montrer aux jeunes le prix de l’indépendance ».
Non loin de la prison se trouve le musée de Son La qui présente la diversité culturelle et ethnique de la région. La collection d’objets archéologiques et les archives et souvenirs du président Hô Chi Minh conservées depuis sa visite aux minorités ethniques locales sont particulièrement intéressantes."


Comme il  s'agit d'un site qui ne reçoit pas beaucoup de visiteurs français, voici une série de photis permettant de le  découvrir :






































En ce qui concerne la ville de Sonla, bien différente de celle  dont  parle Bigeard dans ses mémoires, elle se situe sur un plateau élevé entouré de petits sommets couverts de jungle.

Le lendemain nous avons rallié Sonla à Nasan par une petite route afin de découvrir le site de la bataille de 1953. Malheureusement, non seulement le temps nous a manqué pour monter sur les pitons entourant le célèbre aérodrome mais en outre nous n’avons même pas pu apercevoir ce dernier… En effet, bien qu’ayant longé la piste sur plusieurs kilomètres en suivant l’ex RP 41, la piste était cachée sur toute sa longueur par un mur de terre, par la végétation et par les constructions… Pas brillant de notre part… Même si la vue d’une piste d’aviation fermée à ce moment là ne présente aucun intérêt en soi ce fut un peu frustrant… Nous avons néanmoins fait une randonnée de près d'une trentaine de kilomètres dans un décor de rizières et de collines magnifiques…







Après un retour en taxi sur Sonla, nous sommes rentrés sur Hanoi le lendemain au terme d'un voyage retour de près d'une journée, en passant par Hoa Bhin, theatre d'une autre célebre bataille à l'époque du général Salan... Mais ceci est une autre histoire...


Nota : si certains veulent entreprendre ce périple je reste à leur disposition pour leur communiquer les informations pratiques et topographiques dont ils auraient besoin... jean-luc.martin@live.fr